Arto Paasilinna – Petits suicides entre amis

Le plus grave dans la vie c’est la mort, mais ce n’est quand même pas si grave

Un tour de Finlande ça vous tente ? Partons en compagnie d’un groupe de joyeux suicidaires tout droit sorti de l’esprit fécond de l’un des auteurs les plus célèbres du pays : Arto Paasilinna. L’Évadée vous invite à ouvrir les pages hilarantes de Petits suicides entre amis.

Le roman, Hurmaava joukkoitsemurha en finnois, est le 17ème du prolifique auteur finlandais. Paru en 1990 en Finlande et en 2003 dans sa version française, il avait pour titre littéral Un charmant suicide collectif.

La rocambolesque histoire d’Arto Paasilinna

Arto Paasilinna voit le jour en 1942 en Laponie. Sa mère accouche dans un camion alors que sa famille est en exil, chassée de la région de Petsamo par la Guerre d’Hiver. Ses premières années, il les vivra dans la fuite, de l’URSS d’abord, des allemands ensuite. Sa famille passera par la Norvège et la Suède pour finalement s’installer en Laponie finlandaise.

Arto est d’abord ouvrier agricole et bûcheron avant de reprendre ses études à l’âge de 20 ans et de devenir journaliste pour un quotidien régional, le “Lapin Kansa” (le peuple lapon). Son premier roman, Opération finlandia, est publié en 1972 mais c’est Le lièvre de Vatanen (1975), adapté deux fois au cinéma qui le rendra célèbre aussi bien en Finlande qu’en France où l’œuvre est traduite en 1989.

Très attaché à la nature, l’auteur est également un conteur hors pair, qui utilise un humour tranchant pour décrire les petites incongruités et les grosses failles de la société finlandaise.

Songez-vous au suicide ?

Le président Onni Rellonen criblé de dettes, forcé de déclarer sa société en faillite (ce qui lui est déjà arrivé plusieurs fois), rongé par des aigreurs d’estomac, décide au lendemain de la fête de la Saint-Jean, d’enfin céder à une envie qui le taraude depuis un moment : le suicide.

Sa femme est une éternelle absente, ses enfants sont adultes, rien ne le retient. Il se rend donc dans une grange voisine pour se tirer une balle dans la tête, mais il est dérangé dans son projet par un autre suicidaire, qui tente de se pendre dans ladite grange.

Le colonel Hermanni Kemppainen, veuf et à la tête d’une armée devenue inutile, puisque la Finlande est en paix, avait justement choisi ce jour pour en finir.

Les deux hommes font connaissance, descendent quelques verres et décident finalement de remettre leur projet à plus tard. Puisqu’ils se sont trouvé et que leur rencontre les a aidé, pourquoi ne pas faire de même et réunir tous les suicidaires de Finlande afin de sortir de leurs têtes ces idées de suicide ? Ils rédigent donc une annonce dans un quotidien :

Songez-vous au suicide ? Nous sommes plusieurs à partager les mêmes idées, et même un début d’expérience. Écrivez-nous en exposant brièvement votre situation, peut-être pourrons nous vous aider.

L’opération est un succès. Ils reçoivent des réponses par centaines et décident d’organiser un grand colloque de suicidaires, censé mettre en pratique des outils de prévention du suicide.

Malheureusement, malgré tous leurs efforts, l’audience, très largement avinée, en vient à la fin de la journée d’étude à la conclusion que la solution se trouve dans le suicide collectif.

La séduisante idée de se tuer en utilisant des montgolfières est finalement rejetée :

La description fut saluée pour ses qualités poétiques. La méthode du suicide, par contre, ne pouvait être retenue, car elle impliquait d’entraîner dans la mort les innocents capitaines de montgolfières. Ce serait également la fin de l’aérostation finlandaise, qui méritait en soi d’être préservée.

Après de longs débats copieusement arrosés, le groupe se met d’accord : ils récupèreront les suicidaires de Finlande qui voudront se joindre à eux et se tueront à l’extrême nord de la Norvège, en se jetant tous ensemble dans la mer.

Le président et le colonel se plient à la décision collective. Le voyage peut commencer.

 Un roman picaresque en terre finlandaise (et ailleurs)

Petit, Arto Paasalinna a été marqué par la fuite, et c’est un thème qu’on retrouve dans Petits suicides entre amis. Fuite d’un quotidien devenu pesant, fuite de graves problèmes de santé, de déceptions amoureuses, de lourdes dettes. Chacun a une raison de s’embarquer dans l’aventure du suicide collectif.

Construit sur le mode du roman picaresque (le vagabondage et les péripéties d’antihéros qui perturbent largement l’ordre établi), Petits suicides entre amis raconte donc la longue et fantasque errance du groupe de joyeux suicidaires à travers la Finlande, puis finalement l’Europe : de la Norvège au Portugal en passant par l’Allemagne, la Suisse et la France, dans un bus de tourisme baptisé La Flèche de la Mort.

Rencontres improbables et situations rocambolesques ponctuent le récit. Arto Paasilinna nous parle de la mort volontaire sur un ton goguenard. Le décalage est délicieux.

L’équipée suicidaire se confond bientôt avec un groupe de touristes dont la mort est le point d’orgue de la visite :

Jarl Hautala déclara qu’il avait été un fervent partisan du suicide collectif depuis que l’idée avait été lancée au symposium […] Le long périple à travers la Flèche de la Mort en compagnie des autres désespérés avait été un plaisir. Il avait beaucoup apprécié le circuit à travers la Finlande, l’été et la chaleureuse camaraderie du groupe. Les enterrements qui avaient ponctué le voyage avaient été émouvants, et la découverte du Nord particulièrement enrichissante.

 Pas de doute, à la lecture de Petits suicides entre amis on rit beaucoup, on s’attache aux personnages loufoques mais humains, on voyage avec un grand plaisir, mais on est également rappelé, parfois, par l’absurdité féroce du propos.

Une satire douce-amère

A travers l’humour noir qui parcourt le roman, Arto Paasilinna nous offre une vision passablement acide de la société finlandaise.

L’on constata qu’il ne faisait pas bon vivre en Finlande, la société était dure comme du granit. Les gens étaient cruels et jaloux les uns des autres. […]

Cependant on trouve également un amour profond de la vie, un réel attachement à la nature et à la nature humaine :

Il sort son pain de sa poche, mord dedans avec appétit et se dit que tout compte fait la vie est magnifique, passionnante, simple, digne d’être vécue. Il fixe les flammes, les caresse des yeux. C’est ce que font les Finlandais depuis des milliers d’années. Comme maintenant les suicidaires, ici autour de leur feu de camp de la Forêt-Noire, loin de leur patrie. Si lourdement éprouvés qu’ils ont trop tôt oublié la beauté de la vie.

Car les blessures des personnages sont bien réelles. Évoquées avec humour certes, mais susceptibles d’être ressenties par tous. Alcoolisme, extrême solitude, dettes, maladies de toutes sortes. Tous ces sujets sont abordés sans que l’on n’y prenne vraiment garde et c’est la force du roman de Paasilinna : une sorte de thérapie par le rire, une déclaration d’amour à l’absurde qui permet de relativiser et cela fait un bien fou.

Les plus redoutables ennemis des Finlandais sont la mélancolie, la tristesse, l’apathie. Une insondable lassitude plane sur ce malheureux peuple et le courbe depuis des milliers d’années sous son joug, forçant son âme à la noirceur et à la gravité […] Le spleen est un adversaire plus impitoyable que l’Union soviétique.

 Tels sont les premiers mots de Petits suicides entre amis. Un constat très rapidement nuancé : l’humour décalé qu’on trouve à chaque page du livre prouve que s’il est un finlandais qui résiste à la dépression, et qui aide probablement ses compatriotes à résister c’est bien Arto Paasilinna.

 

Petits suicides entre amis - Arto Paasilinna paru chez FolioTraduit du finnois par Anne Colin Du Terrail
Gallimard, coll. Folio
Paru en avril 2014

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