Åsa Grennvall – 7ème étage

Sobre et implacable, Septième étage est le récit autobiographique de l’illustratrice suédoise Åsa Grennvall, qui, pendant ses études d’art, a subi des violences de la part de son compagnon.  De la séduction à l’emprise, puis à la domination, la violence verbale, psychologique et physique, les dessins racontent l’enfermement et déconstruisent les mécanismes à l’œuvre qui permettent d’installer une relation toxique. À mettre entre toutes les mains.

Fraîchement arrivée en école d’art, la jeune Åsa, que l’on devine fragilisée par des relations familiales compliquées, se retrouve pour la première fois dans son élément.  Acceptée et appréciée par ses camarades, elle découvre les fêtes, mais aussi l’alcool, qu’elle consomme avec excès. Une manière de se donner du courage. Une manière d’oublier un passé douloureux, une très grande mésestime de soi, des relations tendues avec sa mère. L’incompréhension et le silence qui règnent entre elles ouvrent le récit et décrivent bien, en se passant de toute explication, le bagage émotionnel chargé qu’Åsa emmène avec elle dans sa nouvelle vie.

C’est peut-être ce qui fait d’elle une cible pour qui sait voir au-delà de son apparente décontraction. Et Nils est de ceux-là. Charmant, aimé et admiré de tous, le jeune homme jette son dévolu sur Åsa qui se sent élue :

« Pour la première fois de ma vie, j’avais été choisie par un garçon »

La notion de choix est ici fondamentale pour ce qui va suivre. Nils, qu’on découvre ensuite comme une personnalité perverse, a bien choisi Åsa, comme on choisit sa proie et Åsa quant à elle, n’est à ce moment pas actrice de ce choix.

Commence alors une relation en apparence idyllique, mais le jeune homme étend son emprise. Il met en place des stratégies de manipulation, basées notamment sur l’idée d’un absolu dans le couple, et coupe subtilement Åsa des autres en établissant sorte de dépendance affective par lequel le processus de domination s’installe.

7ème étage d'Åsa Grennvall - planche

 

Jalousie, contrôle, propos qui visent à rabaisser… le gentil Nils montre petit à petit son vrai visage.

Le trait de la dessinatrice, simple mais furieusement expressif, suggère d’emblée la perversité de ce Nils, au sourire inquiétant, carnassier, alors que la jeune femme, amoureuse, confiante, heureuse d’être dans une relation si totale, si sécurisante, ne voit pas encore le piège se refermer.

Puis, insidieusement, comme par touches, la violence s’invite dans le tableau. Psychologique d’abord, verbale, et finalement physique. Le récit de cette montée en puissance de la violence est terrible, car il est cru, rendu dans la grande brutalité des faits par la grande naïveté du trait et raconté a posteriori par celle qui l’a subi. Il est particulièrement touchant de voir à quel point l’Åsa qui dessine peine à comprendre l’Åsa qui a vécu ces violences. La culpabilité très lourde qu’elle a ressenti alors, quand Nils lui martelait qu’elle était responsable de ses colères, puis ensuite, quand, une fois qu’elle en est sortie, elle se demande comment elle a pu en arriver là ?

Je sais ce que tu penses !!! « Comment peut-elle être aussi stupide ? Pourquoi est-ce qu’elle ne le quitte pas tout simplement ?!?! » Je sais que c’est ce que tu penses. Mais je te promets que celle qui le pense le plus c’est moi.

Le cycle de violence et les mécanismes qui l’accompagnent sont très bien analysés et décrits par la dessinatrice. Typiques de nombreux cas de violence conjugale, ils correspondent à une alternance de tensions, de passages à l’acte, de justifications puis une phase d’apaisement, dite « lune de miel » qui a tendance à devenir de plus en plus courte à mesure que la relation se détériore. Les tentatives de désamorçage et d’évitement de la jeune femme, qui pense pouvoir contenir son compagnon en se conformant à ses désirs, tendent à la faire un peu plus disparaître, au profit de son agresseur :

« Bon, il faut que je me concentre. Que veut-il entendre ? » 7ème étage d'Åsa Grennvall - planche

Alors qu’elle tente de minimiser, d’excuser, de s’accuser des comportements injustifiables et de plus en plus insoutenables de son compagnon, Åsa doute d’elle-même, voit ses facultés de résistance s’amenuiser et plonge dans la dépression. Traitée comme un objet par celui qui se défoule sur elle, elle entre dans un cycle terrible où les passages à l’acte sont de plus en plus courants, de plus en plus violents.

7ème étage d'Åsa Grennvall - planche

L’importance de cette BD réside, comme je l’ai dit, dans l’acuité avec laquelle elle montre un système courant dans le cas de violence conjugales, mais elle réside également dans le fait que le récit d’Åsa est aussi et surtout un récit de la reconstruction. Raconter fait partie intégrante de cette reconstruction. Se libérer par la parole et / ou par le dessin.

Le récit aborde donc aussi l’après. Une fois qu’on a échappé au pire, comment redevenir soi ? Comment se pardonner ? Comment demander justice ? Il en faut du courage pour témoigner après une telle expérience. Espérons que son histoire sera lue par le plus grand nombre et apportera une pierre à l’édifice de la lutte contre les violences faites aux femmes.

Pour aller plus loin :

Le site de la Fédération Nationale Solidarité Femmes.

Très bien faite, l’enquête de Juliette Deborde, Gurvan Kristanadjaja et Johanna Luyssen pour Libération sur 220 femmes tuées par leur conjoint entre 2014 et 2016

 

 

 

Åsa Grennvall - Septième étage. Publié chez L'AgrumeTraduit du suédois par Chloé Marquaire

L’Agrume

 

Nouvelle édition en mars 2018 – 80 pages

Un livre soutenu par Amnesty International

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