Eiríkur Örn Norðdahl – Heimska, La stupidité

Que peut l’art pour sauver l’homme prisonnier de la technologie ? Pas grand-chose quand il est lui-même esclave de l’ego. C’est en substance ce que nous dit Eiríkur Örn Norðdahl dans Heimska, La stupiditéun roman corrosif et enlevé qui décrit les mœurs d’une société Islandaise ankylosée et perdue dans sa propre contemplation.

Lenita et Áki Talbot, symboles de cette course à l’égo, vivent une rupture particulièrement houleuse. A l’origine ce couple d’écrivains reconnus et admirés menait une vie amoureuse mouvementée, passionnelle et passablement brutale. Leur divorce l’est tout autant.

Le roman débute trois ans après la rupture du couple et relate, dans une série de va-et-vient entre le passé et le présent mais aussi entre les différents points de vue des protagonistes, les sources du conflit.

Dès les premières lignes, le lecteur assiste aux errances sexuelles des anciens amants, qui se déchirent aussi bien en privé qu’en public. Et pour cause : dans une société dominée par la surVeillance, où les webcams ont littéralement envahi tout espace, l’intimité est devenue une notion obsolète. Les deux artistes utilisent donc l’omniprésence de caméras pour se provoquer et se blesser mutuellement, en affichant sur le réseau (visible par tous) leurs nombreuses conquêtes, et en s’assurant que l’autre, bien installé devant son ordinateur ou agrippé à son téléphone, ne manque pas une miette du spectacle.

Déballage, exhibitionnisme, voyeurisme, Lenita et Áki s’adonnent à leur jeu cruel avec une perversion consommée, rendue possible par les évolutions technologiques. Car dans la petite ville d’Isafjördur comme dans le reste de l’Islande, la surVeillance s’est largement installée. Le principe : chacun expose sa vie au reste du monde, via un grand nombre de webcams installées dans toutes les maisons. Salon, cuisine, toilettes et bien sûr, chambre à coucher, avec là un nombre bien plus important de ces petits appareils qui permettent de partager au reste du monde les aspects les plus privés de sa vie.

L’on pourrait croire que le roman d’Eiríkur Örn Norðdahl se résume à cette querelle stupide et vulgaire, et place le lecteur dans une situation de simple voyeur, mais il n’en est rien. La crise conjugale vécue par Lenita et Áki n’est qu’une première couche, la plus visible, la plus superficielle, d’un propos beaucoup plus essentiel et problématique que l’auteur déploie avec une grande habilité.

Comment réagit celui qui a non seulement l’habitude d’être vu à tout instant, mais également la conviction qu’il en sera ainsi du berceau jusqu’à la tombe, pour lui comme pour tous les gens qu’il connaît, ceux qu’il aime et également ceux qu’il déteste, quand il se réveille un beau jour et qu’il se rend compte que les choses ont changé ?

Ni Áki ni Lenita, dont le statut d’auteurs pourrait faire penser qu’ils prendraient une distance critique envers ces pratiques, ne les remettent en cause, bien au contraire. Ce culte de l’image, de l’apparence, fait partie de leur mode de vie et influe même sur leur art. Ainsi, Lenita décrit elle-même son livre comme « un hymne à l’image de soi ».

C’est justement que l’art lui-même, et en particulier la littérature (qui tient une place centrale dans le roman) est également englué dans des questions stériles d’individualités et de reconnaissance.

Les descriptions que fait Eiríkur Örn Norðdahl  du petit monde des lettres sont véritablement mordantes et la critique est particulièrement bien sentie.

La querelle du couple prend racine dans la publication de leurs romans respectifs, tous deux nommés Ahmed et dont la trame est très similaire. Chacun accuse l’autre de plagiat, ce qui agite l’ensemble de la sphère littéraire du pays. Alors qu’il est question de rentrée littéraire, de prix, d’interviews, du pour ou du contre, la plume d’un critique rappelle, comme en passant, qu’il est avant tout question de l’écriture, ce que, visiblement, tout le monde a oublié dans le débat :

Si encore on avait affaire à une contribution réfléchie à l’histoire culturelle – Si Ahmed et Ahmed venaient enrichir nos connaissances, ajouter à notre compréhension […] on pourrait peut-être fermer les yeux ou s’en tirer en brandissant le caractère sacré et presque surnaturel de la littérature ; cette manière dont la subjectivité de l’auteur se dissout dans l’œuvre quand les personnages du récit prennent corps et que personne ne doute plus qu’ils soient aussi réels que vous et moi. On a déjà vu ce genre de chose. C’est indéniable. Mais ici, rien de tel. Un sortilège abêtissant ne devient pas vertueux et sain uniquement par son caractère politique (dans la pire acception du terme), même s’il caresse la nation dans le sens du poil.

Pourtant l’histoire du couple c’est également l’histoire de deux conceptions de la littérature. Des questions importantes, que les artistes eux-mêmes finissent par perdre de vue.

La satire est acerbe. La société dépeinte par Eirikur Örn Norðdahl ressemble à un épisode de l’excellente série Black Mirror. La technologie envahissante n’est qu’une conséquence de cet état de fait et donne simplement une nouvelle dimension à un problème social et humain récidivant, commun à de très nombreuses époques (y compris, bien évidemment, la nôtre) :

La plupart des problèmes de l’homme demeureront inchangés, ils seront identiques à ceux d’aujourd’hui, qui sont identiques à ceux du passé : entretenir des relations avec autrui sans se perdre soi-même et accepter le paradoxe que représente l’être humain, qui est à la fois abeille et chimpanzé, être social extrêmement organisé qui s’adapte totalement à son environnement et paysan indépendant, indifférent à ce qui n’est pas lui-même.

Mais voilà, l’humain est devenu accro à cette technologie et la crise couve dès le début du roman, avec les nombreuses coupures de courant qui privent chacun du plaisir de la surVeillance. Dans le roman, l’autre versant de l’exhibitionnisme, du comportement puéril et pervers du couple, c’est la question de la transparence.

La société accepte comme fondement l’idée que la transparence est une solution de sécurité et de bien-être collectif. Chacun a appris à être nourri d’images, de connexions, de réseau, chacun sait qu’il peut voir autant qu’être vu, mais personne ne s’interroge sur le fait que les caméras sont absentes des postes de police. Police dont la présence discrète mais constante tout au long du texte, constitue une des nombreuses interrogations en creux du roman.

Et comme tout le monde, ils ont peur du futur, ils imaginent qu’un jour ils deviendront esclaves de leurs propres progrès, esclaves de structures de pouvoir toujours plus compactes et d’un abord toujours plus complexe, qu’un jour ils cesseront d’éprouver des sentiments, qu’ils cesseront d’être des individus et se transformeront en fourmis dans une fourmilière.

Enfin, le Eirikur Örn Norðdahl interroge sur la question des limites de la subversivité de l’art. Dans une société régie par un narcissisme exacerbé, où la vengeance est une fin en soi, où la stupidité (qui donne son titre à l’ouvrage) fait loi, la fonction subversive de l’art, pourtant nécessaire, est détournée par des égo surdimensionnés et devient destructrice. Est-ce que l’art peut (et doit) faire quelque chose pour lutter contre l’addiction à la technologie ? C’est l’un des problèmes de fond, peut-être le plus préoccupant, soulevé par le romancier, qui, loin de nous offrir des réponses évidentes, consensuelles, préfère nous pousser à la réflexion.

 

Couverture de Heimska d'Eiríkur Örn NorðdahlTraduit de l’islandais par Éric Boury

Éditions Métailié

Paru en janvier 2017 – 160 pages

 

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