Jonas Karlsson – La facture

Vous crevez de bonheur, espèce de pervers !

Imaginez : votre gouvernement, en association avec les autres États du monde, décide de mettre en place un impôt sur le bonheur. A combien évaluez-vous la contribution qui vous sera demandée ?

C’est la question que ne se posait justement pas le narrateur de Fakturan, (La Facture), un homme passablement quelconque, solitaire et routinier, jusqu’à ce qu’il reçoive, par courrier, une injonction à verser à l’État suédois le montant astronomique de 5 700 000 couronnes (près de 600 000 euros).

Croyant d’abord à une mauvaise farce, l’homme, qui est passé totalement à côté de l’intégralité de la campagne de communication de lancement de ce nouvel impôt, décide de ne pas en faire grand cas.

Employé à mi-temps dans une petite entreprise de location de vidéos, il vit seul, n’a pas d’enfant et reste passablement éloigné de sa sœur, qui est de toute façon accaparée par sa propre vie de famille. Son seul ami, Roger, est un homme dont la radinerie n’a d’égale que la mauvaise foi.

Le temps passant, notre héros commence à prendre conscience que le courrier reçu ne constitue en rien une farce et que la somme qu’il est supposé devoir, il la doit vraiment. Il décide alors de contacter la société qui gère les reouvrements.

La folie bureaucratique

Les premiers appels rendent compte avec beaucoup d’humour de l’absurdité du système auquel le narrateur fait face. Les délais d’attente annoncés sont totalement farfelus, passent d’une heure à une minutes puis trois heures, au point qu’il finit par passer la nuit entière l’oreille collée au combiné. Quand enfin il parvient à joindre quelqu’un, la femme au bout du fil lui déclare :

“Écoutez, a-t-elle dit, et il m’a presque semblé l’entendre sourire à l’autre bout du fil. Maintenant, il faut payer.”

Il apprend donc avec stupeur l’existence de ce nouvel impôt, et commence à réaliser qu’on lui réclame une somme faramineuse alors qu’il ne possède rien. Plusieurs questions se posent évidemment. Comment est-il possible qu’il n’ait pas eu connaissance de cette taxe ? Se peut-il que les résultats se basent sur cette enquête à laquelle il a répondu à la légère quelques mois auparavant ? Comment va-t-il pouvoir régler cette facture, lui qui mène une vie parfaitement insignifiante et modeste ?

Mais, bien évidemment, la première question qui vient à l’esprit c’est la nature même de cet impôt. Comment les États en sont venus à la création de cette taxe ? La réponse de la personne au bout du fil est édifiante :

“ Vous sentez quelque chose, n’est-ce pas ? a-t-elle continué au téléphone. Vous avez des sensations, des fantasmes, des amis et des connaissances. Et vous rêvez, je suppose ? »

Elle ne me laissait même plus le temps de répondre.

“Qu’est-ce que vous voulez dire ? 

– Vous rêvez, la nuit ? a-t-elle continué.

-Ça arrive.

-Mmh. Et vous croyez que tout ça c’est gratuit ?”

Jonas Karlsson aime à dépeindre les détails d’une société bureaucratique qui pousse jusqu’à l’extrême les absurdités ordinaires, au point d’en devenir parfaitement totalitaire.

Le pouvoir de l’argent, dans la société qu’il imagine, n’a plus de limite et, si le ton est plutôt léger, on sent pour autant aussi bien l’influence des grandes dystopies que celle de Kafka. La relation d’oppression qui se joue entre un homme banal et seul face à une entreprise tentaculaire et surpuissante est dépeinte avec un humour non dépourvu d’une certaine forme d’angoisse.

Face à cette angoisse, le personnage de Karlsson réagit selon son propre système de valeur, en décalage avec le reste de la société, ce qui fait notamment le sel de l’écriture de Karlsson.

C’est également le cas dans un autre de ses romans : La pièce, dans lequel l’auteur se plaît également à décortiquer les méandres de l’Administration, de son absurde rigidité et les effets qu’ils ont sur un personnage à la psychologie fragile.

Ici notre personnage ne partage ni les aspirations, ni les canons matérialistes de l’existence (réussite sociale, ou professionnelle, fondation d’une famille etc.). Il se laisse vivre avec nonchalance et ne nourrit aucune forme d’ambition, si ce n’est la tranquillité. Tranquillité qui lui est retirée du jour au lendemain, tandis qu’il s’engouffre dans un cauchemar administratif.

La facture garde cependant une légèreté bienvenue face à la menace politique, financière et surtout philosophique qui plane, et se plaît à montrer la sidération dans laquelle son personnage tend à tomber, de plus en plus abasourdi par l’aberration de sa situation.

Êtes-vous heureux ?

Car, une fois qu’il accepte l’existence même de la taxe, ce qu’il fait assez rapidement, soucieux avant tout des montants qu’on lui demande, il tente de comprendre ce qui fait de lui un contribuable aussi lucratif :

Ces dernières années, je suis toujours allé dans la même boutique acheter les mêmes céréales pour le petit-déjeuner. Je prends toujours la même sorte de café dans le même bistrot, je vais au même boulot où je traîne tous les jours de la même façon. Puis je vais dans le même restaurant acheter le même plat à emporter. Je vais même toujours au même kiosque quand je me paie une glace. […] Je ne sors jamais. Ne vois jamais de copains. Putain, c’est pas une vie !

Et pourtant, les résultats sont sans appel. Alors que son ami Roger doit s’acquitter d’une somme minime, c’est bien, en tout cas au début, 5 700 000 couronnes qu’on lui réclame.

A son corps défendant, notre héros fait preuve d’une certaine forme de résistance qui, au beau milieu de la crise qu’il est en train de vivre, le pousse à nouer un ersatz de relation avec la femme au bout du fil, incapable qu’il est de réfréner sa capacité à éprouver les choses, à les ressentir.

Rebelle qui s’ignore, vivant à-côté de la société et échappant malgré lui à ses diktats, son indolence et son insouciance font de lui l’homme heureux par excellence.

Jonas Karlsson s’amuse à imaginer quels types de tests pourraient amener à hiérarchiser le bonheur dans la société. Comment l’organisme chargé de cet impôt a-t-il produit les grilles de paiement ? Qu’est-ce qui justifie qu’on puisse établir des critères objectifs qui déterminent le degré de bonheur ?

Et l’auteur nous amène ainsi doucement à nous poser quelques questions. Sur nos attentes, sur notre idée du bien-être, et surtout, sur notre faculté à prendre conscience de notre propre bonheur.

Avec une plume précise, sans fioriture, qui vise avant tout la justesse, Jonas Karlsson imagine un monde totalitaire et, c’est là le plus grave, tout à fait accepté par ses personnages. Un système joliment absurde et, pour finir, parfaitement inconséquent.

Une légèreté qui est loin d’être futile et qui, au-delà de la question du bonheur, déguise un regard très critique posé sur nos sociétés de consommation et notre capacité de résistance.

 

Jonas Karlsson - La facture, paru chez Actes SudTraduit du suédois par Rémi Cassaigne

Actes Sud

paru en juin 2015 – 192 pages

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