Flemming Jensen – Petit traité des privilèges de l’homme mûr…

… et autres réflexions nocturnes (En lille bog om glæden ved at blive nattetisser en danois) est un texte hilarant de Flemming Jensen paru chez Gaïa éditions en octobre 2014.

A travers quelques anecdotes, toutes nocturnes, son narrateur nous plonge dans les profondes réflexions d’un homme d’un certain âge quand, obligé de se lever la nuit pour cause de vessie défaillante, il en profite pour faire un crochet par la cuisine, histoire de saluer son ami le frigo.

Ces moments de gourmandise et de solitude sont une aubaine pour lui, qui peut à loisir laisser son esprit s’évader et flirter avec des concepts de la plus haute importance. Théologie, géopolitique, sociologie, psychologie, économie… tout y passe avec un humour désopilant et un amour évident de l’absurde.

Outre les nombreuses possibilités vaudevillesques créées par la situation : lui se cachant de sa femme pour satisfaire pleinement et en toute tranquillité son envie de mang… de réfléchir, c’est surtout la portée des réflexions qui prête largement à rire. Le narrateur, d’un tempérament bonhomme, entend mettre à profit à la fois toute sa bonne volonté et ces moments hors du temps pour résoudre les grands mystères de la vie.

Ainsi, il parvient par de savants calculs à démontrer comment l’achat de frigos et de machines à cappuccino aurait pu éviter la guerre en Irak. En plus de l’absurdité du raisonnement il égratigne au passage, avec une délicieuse fausse candeur, l’ensemble des dirigeants qui ont reçu Kadhafi et sa tente (ou ont été reçus sous ladite tente) :

Écoute un peu, Saddam. On va acheter des machines à laver et des frigos pour toute la population irakienne.  Et TU pourras distribuer tout le bazar toi-même […] Tu pourras devenir un type charmant ! Regarde donc Kadhafi ! Tu seras bien reçu partout. Tu pourrais voyager où bon te semble, dire bonjour, planter ta tente dans des endroits incongrus, sans le moindre problème.

Mais ce n’est pas tout, il explore également la provenance des fêtes traditionnelles, rejouant avec beaucoup de réalisme les décisions des apôtres quant aux manières de célébrer la fête de Pâques. Il disserte sur les origines des assiettes en céramique, sur l’état du service hospitalier libéral au Danemark, sur le niveau défaillant des programmes télévisuels, sur l’existence de Dieu et bien entendu sur la famille, les amis, les voisins et leur chat.

On retrouve, dans les courts récits qui composent le texte, une réelle tendresse pour le genre humain, un penchant pour l’absurde et un art de raconter qui rappellent furieusement l’écriture de Jørn Riel. Rien d’étrange à cela, Flemming Jensen a adapté les fameux Racontards de son compatriote pour le théâtre. Bien sûr, en l’occurrence, les aventures de notre héros ne concernent pas la banquise et se limitent, pour la plupart, à couvrir la distance entre son lit et la cuisine sans se faire repérer par sa femme.

Flemming Jensen, en bon humoriste, s’amuse à dépeindre tous les travers de ses contemporains. Des encarts, notamment, présentés sous formes de maximes séparent les différentes parties du livre et épinglent de manière plus ou moins grinçante la société occidentale.

Il prête à son narrateur, double de lui-même, un tempérament affable quoiqu’un peu loufoque. Les méandres de ses réflexions nocturnes l’amènent par des chemins détournés et parfaitement ubuesques à quelques réflexions pertinentes, toujours délicatement satiriques. Ainsi, après avoir échoué à expliquer aux enfants la question pointue du concept du lapin de Pâques et constatant que, définitivement, ça n’est pas compatible avec la résurrection :

On se sent perdu, impuissant, à court d’explication rationnelle. Un peu comme les électeurs quelques temps après un scrutin présidentiel.
On fait donc comme eux. On se concentre sur la situation matérielle. Une fois assuré que l’assiette est remplie de bonnes choses, on referme délicatement la porte du frigo.

Les travers de ce fameux homme mûr du titre, représenté par le narrateur mais également par quelques personnages croisés lors de ses pérégrinations nocturnes, sont bien évidemment en première ligne des gentilles moqueries de Flemming Jensen. L’autodérision côtoie toujours la satire sociale.

Gourmand, mollasson, confortablement installé dans une petite routine, il observe tout avec une décontraction certaine et une ingénuité désarmante. Sa visite surprise pour cause de vilaine écharde dans une clinique privée (où l’imagination force certes le trait) lui permet de constater l’inégalité des hommes devant les soins, sans s’en émouvoir outre mesure mais plutôt admirant les rouages d’une machine bien huilée :

Tout ceci semble très commercial, mais ce n’est en vérité que l’expression d’une saine société libérale, où chacun doit prendre ses responsabilités. Le propriétaire terrien dans la suite d’à-côté, par exemple, avait fait installer un échangeur de monnaie au pied de son lit, pour ne pas risquer de se retrouver à court de pièces de vingt couronnes : elles alimentaient son appareil respiratoire.

A la lecture de Jensen le rire est franc. Les textes sont parsemés de ces petits éclats de sagesse qui rappellent que le propos est particulièrement bien senti. C’est un livre malicieux, délicieusement ironique, qui égaye une époque décidément trop morne.

A savourer sans attendre.

 

Petit traité des privilèges de l'homme mûr de Flemming Jensen paru chez Gaïa éditionsTraduit du danois par Andreas Saint Bonnet

Gaïa coll. Kayak

paru en octobre 2014 – 160 pages

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