Henrik Ibsen – Une maison de poupée

Drame en trois actes créé par Henrik Ibsen en 1879, Une maison de poupée (Et Dukkehjem) est un très grand classique du théâtre en général et de la scène norvégienne en particulier. Mettant en scène la rupture du couple Helmer, la pièce bouscule les normes sociales de l’époque et la postérité a fait de Nora une figure majeure de l’émancipation féminine.

Tournant dans l’écriture d’Ibsen, qui se lance dans le théâtre réaliste contemporain, la pièce, et surtout son dénouement, provoque les passions, entre l’engouement le plus profond et le véritable tollé, au moment de sa sortie

Quelle est donc cette intrigue, qui a provoqué tant de remous, et a eu un tel retentissement dans l’ensemble de l’Europe ? C’est la crise maritale vécue par les deux personnages principaux de la pièce, Nora et son époux Torvald, qui trouve sa résolution dans l’abandon par Nora du domicile conjugal.

C’est bien cette décision, motivée par le besoin de la jeune femme de se (re)trouver, qui fait scandale. Pas tant parce qu’elle quitte son mari, que parce qu’elle abandonne du même coup ses enfants. Dans une fin alternative, jouée dans plusieurs pays et considérée comme plus acceptable, Nora revient sur sa décision, se sacrifiant pour le bien-être de ses enfants.

Il faut noter ici qu’Ibsen s’est inspiré pour le personnage de Nora d’une histoire vraie, celle de Laura et Viktor Kieler. Le sujet de la pièce est donc dans l’air du temps.

L’action prend place dans la maison du couple Helmer, Nora, jeune mère de famille prépare avec entrain les fêtes de fin d’année. Elle est régulièrement sermonnée par son mari Torvald qui, sous couvert de mots gentils, l’infantilise.

Il lui donne toutes sortes de surnoms qui, dans son esprit passent pour affectueux, mais qui, par leur caractère répétitif et par l’utilisation quasi-systématique de termes gentiment péjoratifs témoignent en réalité d’une forme totalement intégrée de mépris et d’une relation de domination : « petite alouette », « écureuil », « ma petite dépensière », « petite linotte », « ma chère petite Nora » :

Mais crois-tu que tu me sois moins chère parce que tu ne sais pas être autonome ? Non, non ; repose-toi sur moi ; je te conseillerai ; je te guiderai. Je ne serais pas un homme si tes incapacités toutes féminines ne te rendaient doublement séduisante à mes yeux.

Trop dépensière, trop insouciante à son goût, il la déshumanise et fait d’elle la poupée du titre de la pièce. Une poupée comme il en existe beaucoup d’autres, dans d’autres foyers, le couple Helmer étant le reflet des mœurs de l’époque. C’est d’ailleurs pourquoi le titre utilise bien le pronom indéfini Une maison de poupée et pas La maison de poupée.

Les femmes sont dépendantes des hommes, Nora est bel et bien dépendante de Torvald. Mais, on le comprend bien vite, elle a un secret. Son époux lui doit aussi quelque chose. Quelque chose qu’il ignore. Pour le sauver d’une grave maladie, elle a fait un emprunt qu’elle rembourse depuis plusieurs années. Or Torvald réprouve totalement l’idée d’avoir la moindre dette.

La crise couve dès le début de la pièce et la trame de l’histoire est parfaitement linéaire : jusqu’à la révélation de ce secret et ses conséquences sur le couple.

L’argent joue un rôle central dans la pièce et Ibsen soulève dès les premières scènes les questions sociales les plus importantes qui sous-tendent l’oeuvre.

Mais c’était très drôle tout de même d’être là, à travailler pour gagner de l’argent. C’était presque comme si j’étais un homme.

Il y a également dans le fond un questionnement autour de la morale et une opposition entre la morale « féminine » et la morale « masculine », qui est à l’origine des lois comme des normes capitalistes. N’oublions pas qu’Helmer est en passe de devenir directeur de banque. Un notable qui occupe une position respectée, alors que Nora a fait usage d’un faux pour emprunter de l’argent.

Devant l’urgence de la situation elle a agit selon ses propres valeurs, incompatibles avec celles de son mari, incompatibles avec celles des hommes. Elle doit bientôt faire face à la réaction intransigeante, injuste, et ô combien lâche de son époux qui la précipite devant un choix décisif.

Helmer. Mais il n’y a personne qui sacrifie son honneur pour l’être qu’il aime.

Nora. Des centaines de milliers de femmes l’ont fait.

Il faut toutefois garder en tête qu’outre le thème de l’émancipation féminine qui est resté gravé dans les esprits, et qui réduit souvent le propos de la pièce, il s’agit également d’une démarche esthétique importante dans le travail dramaturgique de la fin du 19ème siècle.

Avec Une maison de poupée Ibsen entendait créer, nous dit Eloi Recoing dans la postface de l’édition Babel, une tragédie contemporaine. Une pièce qui dissèque les mécanismes sociaux à l’oeuvre au sein d’un couple somme toute banal, mais aussi la crise intérieure vécue par Nora qui, avant d’être une femme ou une mère est une personne. Un être qui a besoin d’être reconnu en tant que tel. C’est à dire libre, indépendant, et en quête de sa vérité.

Le dramaturge utilise pour cela les canons de la tragédie, et respecte notamment la règle des trois unités : temps, lieu, action. Mais il applique cette esthétique classique à un sujet très moderne : le quotidien d’un couple bourgeois. Pour cela il met en place une architecture savante, faisant intervenir les personnages par couples qu’il oppose : Nora/Torvald versus Kristine/Nills. Le Docteur Rank, solitaire, isolé, arbitre, commente et provoque les tensions vécues par les autres.

Il y a dans le théâtre d’Ibsen un net refus de l’artificialité. Il préfère une précision dans les détails du quotidien, une vraisemblance, une trame dramaturgique dépouillée, purgée d’éventuels « coups de théâtre ».

Il se concentre au contraire sur la véracité des personnages, qui ont chacun une personnalité qui leur est propre, construite notamment par des tics de langage, une gestuelle etc. On est bien ici dans la représentation, mais une représentation qui veut toucher au plus près des aspirations humaines à un idéal de vérité ontologique :

Je dois être seule pour voir clair en moi et en tout ce qui m’entoure.

La pièce d’Ibsen est donc une merveille esthétique construite autour d’une quête existentialiste au moins autant qu’elle est une défense de l’émancipation féminine. C’est en tout cas un texte à (re)lire avec la plus grande attention.

 

La traduction d’Eloi Recoing a été commandée par La Colline – Théâtre national en vue d’une mise en scène de Stéphane Braunschweig (2009-2010) et dont il parle ici :

 

 

Henrik Ibsen - Une maison de poupée, paru chez Babel

 

Traduit du norvégien et postfacé par Éloi Recoing
Actes Sud – coll. Babel

Paru en 2016 – 160 pages

2 Commentaires Henrik Ibsen – Une maison de poupée

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