Hjalmar Bergman – Le troll et le rayon de soleil

Que se passe-t-il quand une créature destinée à la nuit rencontre un rayon de soleil ?

Une fois n’est pas coutume, l’heure est aux contes et à la littérature jeunesse avec un titre de la maison d’édition Au nord les étoiles, consacrée à la littérature jeunesse des pays scandinaves. La jeune maison a publié fin 2017 son troisième ouvrage, un conte du célèbre Hjalmar Bergman encore inédit en français : Le troll et le rayon de soleil (Det egendomliga trollet och sostrålen)

Publié pour la première fois dans l’anthologie de contes de fées Bland tomtar och troll (Parmi les gnomes et les trolls) en 1926, le conte aborde avec humour et poésie les thèmes de la différence et de l’exclusion, de la difficulté à trouver sa place dans le monde.

Nous l’avions vu avec Jamais avant le coucher du soleil, de Johana Sinisalo, dans les mythologies scandinaves, le troll est une créature nocturne qui fuit la lumière du soleil. C’est une loi de la nature, immuable :

Tout le monde sait cela : un bébé troll doit jouer la nuit et dormir le jour, et surtout ne jamais déranger son père dans son sommeil.

Mais voilà, le héros du conte est un troll un peu différent des autres. Et c’est cette différence qui n’aura de cesse d’être soulignée tout au long du texte. Ses parents s’en aperçoivent dès le berceau. En effet, ce petit troll refuse de dormir durant la journée, qu’il passe à pleurer et à appeler, voire plus grave, à réveiller son père. Rien n’y fait, ni la présence de sa mère, ni les chants de sa nourrice, petit troll ne s’endort pas.

Il a pourtant tout pour être heureux. Sa chambre notamment, décrite dès le début du conte, est un environnement merveilleux et invite d’emblée le lecteur dans le monde enchanteur des trolls. Si les êtres eux-mêmes sont décrits plus tard comme des filous et peuvent faire preuve de violence, ils vivent dans une belle communion avec la nature :

Il y avait aussi des nappes en dentelle légères comme des toiles d’araignée, des boîtes parfumées en forme de fleurs, des boîtes à musique en forme d’oiseaux et tout un tas de jouets : des papillons qui battaient des ailes, des bourdons qui bourdonnaient et des guêpes qui pouvaient même piquer si on leur pressait le ventre.

Tous les sens du petit troll sont à l’éveil dans cette chambre, mais c’est un rayon de soleil, venu par hasard lui chatouiller le nez, qui seul réussit à le calmer. La rencontre entre ce rayon de soleil et le troll est un très beau moment de poésie qui reste gravé dans l’esprit du lecteur comme dans celui du personnage. Quand ses parents s’aperçoivent de la fissure dans le toit qui a permis au rayon de se faufiler dans la chambre, ils se hâtent de la colmater et pressentent que désormais la vie de leur enfant en sera bouleversée.

Il n’était pas malade, et ne manquait pas d’intelligence. Non, c’était bien pire que cela : c’était un troll pas comme les autres !

L’anticonformisme vécu comme plus grave qu’une maladie… Décidément, ce troll éprouvera bien des difficultés dans sa relations avec les membres de sa communauté…

Il cherche en vain à posséder un rayon de soleil, à vivre encore une fois ce moment de pure poésie, quand il a admiré la lumière danser avec le feuillage du toit de sa chambre, avec les plumes de son oreiller. Ses aventures vont le conduire en dehors du monde des trolls, sur la lune d’abord, puis chez les humains. Mais le troll n’a sa place nulle part. Pas vraiment troll, pas vraiment humain, il erre entre deux mondes, seul et blessé, jusqu’à, finalement, parvenir à trouver un coin de monde fait pour lui.

Agrémenté des très belles illustrations de Rebeka Lagercrantz, le conte explore avec un humour décalé (parfois même un peu étrange) et une atmosphère mystérieuse, le milieu fantastique des trolls où la magie côtoie une tendance au pragmatisme qui s’apparente à une forme de capitalisme :

Au bout de quelques années, il ouvrit une grande fabrique de sortilèges, ce qui correspond à peu de choses près à ce que les hommes nomment atelier ou usine […] Il avait à son service des milliers de trolls et des milliards de milliards de petites créatures appelées bactéries.

La richesse n’est rien pour le troll car il n’est pas aimé. La question de l’exclusion est fondamentale dans le conte, qui aborde la violence des pairs face à une différence qui n’est pas acceptée. Il parle également de l’impossibilité pour le troll de nier cette différence, lui qui n’aura de cesse de vivre avec, tout malheureux que ça le rende, en essayant de trouver ce qui lui manque.

On retrouve dans le conte un thème cher à l’auteur, celui d’une forme de décalage entre la réalité et le rêve, ou l’idéal qui vient heurter cette réalité. Ici le personnage du troll a été véritablement frappé par une beauté qui aurait dû, normalement, lui être totalement inaccessible, et qui l’empêche dorénavant de vivre comme avant, comme ceux qui n’ont pas eu accès à cet enchantement. Il sera d’ailleurs gravement blessé, mis trop brutalement face à ce qu’il recherchait, incapable de l’appréhender de par sa nature de troll. La lumière du jour est dangereuse pour cette créature de la nuit.

Ce n’est qu’après plusieurs épreuves et tentatives avortées de retrouver ce souvenir idéalisé, et finalement dépouillé de ses attributs de troll (sans pour autant jamais oublier sa nature profonde) qu’il s’apaise, grâce à un substitut de ce fameux premier rayon de soleil, qui en porte le nom et qui lui apporte non pas exactement ce qu’il cherchait, mais bien ce dont il avait besoin sans véritablement le savoir.

Un très beau conte à faire découvrir aux petits comme aux grands.

 

Hjalmar Bergaman - Le troll et le rayon de soleil , Au nord les étoilesTraduit du suédois par Anna Lisbeth Marek

Illustré par Rebecka Lagercrantz

Éditions Au nord les étoiles

 

décembre 2017, 32 pages

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