Inger Christensen – Alphabet

Aujourd’hui nous partons à la découverte de la littérature danoise, grâce à Alphabet, un très beau texte d’Inger Christensen, éminente femme de lettres qui nous a quitté en 2009. Publié en 1981, puis en 2014 dans une édition bilingue chez Ypsilon Éditeur, il s’agit de son cinquième recueil de poèmes.

Le texte fait partie de ce qu’on appelle en danois «systemdigtning», c’est à dire la poésie du système ou plutôt la poésie systémique. Il s’agit d’une forme de poésie basée sur des systèmes formels qui viennent structurer de manière rigoureuse l’ensemble du texte. La poésie systémique a pris son essor à la fin des années 60, dans forme de littérature expérimentale qui constitue la troisième phase du modernisme danois et qui a été théorisée par Steffen Hejlskov Larsen en 1971. Parmi les poètes qui ont écrit ce type d’œuvres on trouve notamment aux côtés d’Inger Christensen, Per Højholt, Svend Åge Madsen et Klaus Høeck.

La construction d’Alphabet suit de manière rigoureuse et mécanique deux contraintes : la première, comme son titre l’indique est d’ordre symbolique et phonétique, la seconde est mathématique, puisqu’il s’agit de la suite de Fibonacci. Les poèmes progressent selon l’ordre alphabétique, en commençant chacun par une lettre qui va établir également l’allitération ou l’assonance principale du poème. Premier poème, lettre A :

 Abrikostræederne findes, abrikostræederne findes.

 

Les abricotiers existent, les abricotiers existent. 

La suite de Fibonacci concerne le nombre de vers. Il s’agit d’une suite d’entiers dont le terme est égal à la somme des deux termes précédents : 0, 1, 1, 2, 3, 5, 8, 13, 21 etc. Le recueil commence donc au terme 3 de la suite avec un poème d’un vers, suivi d’un poème de deux, puis de trois, de cinq etc.

Ainsi le quatrième poème :

duerne findes; drømmerne, dukkerne
dræberne findes; duerne, duerne;
dis, dioxin og dagene; dagene
findes; dagene døden; og digtene
findes; digtene, dagene, døden

 

les pigeons existent; les rêveurs, les poupées
les tueurs existent; les pigeons, les pigeons;
la brume, la dioxine et les jours, les jours
existent; les jours et la mort; et les poèmes
existent; les poèmes, les jours, la mort 

Pour des raisons pratiques, la liste alphabétique cesse à la lettre N, le nombre de vers devenant bien trop important.

Durant la première partie du recueil, Inger Christensen semble dresser une liste de ce qui est, comme s’il advenait à la poète de décrire de manière exhaustive le monde qui l’entoure, ce dont elle se souvient, ce qui se situe dans la mémoire du langage et qui est représenté par son élément premier : l’alphabet.

Cependant, dans son inventaire, elle distille dès le début une forme d’inquiétude qui va croissant vers le thème principal du recueil.

Elle aborde le monde végétal, animal, les plus petits particules chimiques mais également aussi bien l’irréversible que l’inaltérable. Les fruits côtoient les atomes, la mort côtoie la poésie. L’hydrogène est très tôt cité dans le recueil, qui rappelle bien évidemment la bombe H, et la poète nous prévient dès le début : les poisons existent aussi. Le brome, la dioxine, même l’abricot qui ouvre le poème et dont l’amande amère peut libérer du cyanure si elle est consommée par l’homme.

A ces poisons présents dans la nature mais dangereux pour l’homme, s’ajoutent la mention des tueurs « dræberne findes », nouvel élément qui surgit dans la liste de la poète et qui donne un indice sur la menace qui pèse dans le texte.

Au début du recueil, chaque poème est composé d’une seule strophe, mais une rupture survient au poème 7 (à la lettre G) :

grænserne findes, gaderne, glemslen

 

Les frontières existent, les rues, l’oubli

Les frontières aussi existent donc Inger Christensen les fait exister dans le poème. Elle leur donne un corps physique. Les frontières sont agissantes, elles scindent les textes. A partir de ce moment du recueil, la suite de Fibonacci structure non plus seulement l’ossature de l’ensemble mais également ses entrailles, les poèmes, dont  le nombre de strophes évolue également selon son principe.

La règle se dédouble, donnant encore plus l’impression d’une mécanique qui croît et qui se dirige vers l’inévitable. Toujours, dans ce septième poème on trouve ces vers :

gerningsstedet findes ;

gerningsstedet, døsigt, normalt og abstract,

badet I et hvidkalket, grusfordlat lys

dette giftige, hvide, forvitrende digt

 

le lieu du crime existe,

le lieu du crime, indolent, normal et abstrait,

baigné dans une lumière chaulée, pitoyable,

ce poème blanc, vénéneux et qui s’effrite

Ainsi le lecteur est préparé à ce qui va suivre, car le poème est le lieu même du crime en cela qu’il représente le monde et que le poète a pour devoir de dire ce qui peut également surgir de destructeur.

Cet inévitable c’est la nouvelle rupture qui a lieu à l’intérieur même du poème 10, qui commence par la « Nuit de juin » mais se scinde en deux poèmes, dont le second débute par ce vers :

Atombomben findes

 

La bombe atomique existe

Dès lors, la dévastation a lieu. Les chiffres sont clairement énoncés dans une langue froide, et la neutralité scientifique qui survient au beau milieu du langage poétique est glaçante. Le rythme de la poésie va désormais decrescendo, comme un compte-à-rebours vers l’anéantissement.

Le recueil de Christensen est fondé sur ces contrastes entre ce qui est déterminé, listé, et ce que la poésie convoque, entre la suite mathématique, ordonnée, prévisible et le langage poétique qui s’en empare, conférant au mots une sorte de réalité à la fois biologique et universelle.

Le langage devient donc le point de contact entre la vie biologique et le monde poétique qui se déploie dans toute sa mélancolie. Disant, avec une grande sobriété, la responsabilité de l’homme dans son propre anéantissement, Inger Christensen déploie également une multitudes d’images, de souvenirs, de réminiscences qui font surgir, avec une grande force, un monde, le nôtre, qui vit entre ces pages, depuis sa création jusqu’à sa destruction.

Un texte magnifique, qui donne un souffle saisissant à la poésie.

 

Inger Christensen - Alphabet paru chez Ypsilon éditeurTraduit du danois par Janine et Karl Poulsen

Ypsilon éditeur

paru en janvier 2014 – 136 pages

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