Johanna Sinisalo – Jamais avant le coucher du soleil

Il est grand temps pour l’Évadée de se pencher sur le travail de Johanna Sinisalo, figure emblématique de la littérature finlandaise contemporaine, et notamment sur son premier roman : Jamais avant le coucher du soleil. Paru en 2000 (2003 dans sa version française chez Actes Sud), il raconte l’histoire d’Ange, un photographe travaillant dans la pub, qui recueille et décide de cacher chez lui un enfant troll… Le roman vaudra notamment à son auteure le prestigieux prix Finlandia.

Romancière, novelliste et scénariste, quatre des romans de Johanna Sinisalo ont été traduits en français. Le dernier en date, Avec joie et docilité, à la couverture audacieuse, est paru en 2016 en français. Mais l’auteure est notamment connue pour être l’inventrice du fameux « suomikumma » ou « finnish weird ». Elle a longuement travaillé dans la pub et maîtrise parfaitement le langage et les conceptions marketing. Au genre « scandinavian noir », qui regroupe les très nombreux (et très célèbres) policiers scandinaves comme ceux de Mankell, Läckberg, Nesbø, Larsson etc. elle a voulu répondre par une autre étiquette, qu’elle conçoit d’ailleurs plus comme une appellation qu’un genre et qui rassemble ces fameux romans finlandais labellisés « finnish weird », dont Lumikko, évoqué sur l’Évadée, fait partie.

Inclassables par essence, ils partent le plus souvent d’une intrigue ancrée dans la réalité, puis leur récit passe les frontières, selon les cas, du fantastique, des mythologies folkloriques, de la science-fiction, de la fantasy, de l’horreur ou encore du merveilleux. L’irréel tient donc une place de choix, fait souvent partie intégrante de l’histoire et n’est pas spécialement expliqué, ni clairement délimité.

C’est tout à fait le cas de Jamais avant le coucher du soleil. Alors que son personnage principal, Mikael, surnommé Ange dans le milieu gay qu’il fréquente, rentre chez lui, passablement alcoolisé après une déconvenue amoureuse, il interrompt une bande de gamins qui s’apprêtaient à faire du mal à une petite chose roulée en boule. Il ramasse la chose en question, qui se révèle être un enfant troll. Un enfant troll très mal en point. Ange décide de l’amener chez lui et de le soigner.

Je m’approche, je tends le bras. La forme recroquevillée a apparemment entendu mes pas. Elle lève un instant faiblement la tête, ouvre les yeux, et je comprends enfin ce que c’est.
J’ai n’ai jamais rien vu d’aussi beau.
Je sais tout de suite que je le veux.

C’est ainsi que commence ce roman qui mêle les différents points de vue des protagonistes, Ange en premier lieu et principalement, mais également une galerie de personnages qui l’entourent et à qui il doit cacher l’existence du troll.

Il y a Martes, l’auteur de la déconvenue amoureuse citée plus haut. Un collègue d’Ange qui joue de ses charmes pour manipuler le photographe et qui refuse de reconnaître sa propre homosexualité. Palomita, la très jeune voisine d’origine philippine, mariée de force et jouet sexuel d’un homme abject. Docteur Spiderman, vétérinaire de son état mais aussi ex-compagnon d’Ange et enfin Ecce, un admirateur, amoureux transi du héros.

Johanna Sinisalo entremêle également son récit de diverses sources qui évoquent les trolls, provenant des recherches d’Ange sur le sujet.

Dans un récit apparemment réaliste, cette mention faite des trolls semble parfaitement normale. Ils sont considérés comme de grands carnivores, dont l’existence a été officiellement prouvée au début du XXème siècle. Des extraits de textes littéraires (Yrjö Kokko, Selma Lagerlöf, Bruce Chatwin par exemple) côtoient de très convaincantes imitations d’articles scientifiques, sites internet ou coupures de presse autour de l’animal. La mystification est parfaite, le lecteur a presque le sentiment d’être passé à côté d’une information et de devoir se demander : « mais, en fait, ils existent réellement les trolls ? ».

Ange doit donc cohabiter avec une bête sauvage, car il ne fait aucun doute que le petit troll prénommé Pessi (en hommage au conte d’Yrjö Kokko), est bel et bien sauvage. Cependant, le cocasse de la situation bascule rapidement dans une atmosphère bien plus dérangeante, notamment à cause de la fascination que semble éprouver le héros pour l’animal :

Mais même maintenant que je suis à jeun, il a quelque chose de totalement captivant. Est-ce simplement l’harmonieuse souplesse de ses lignes qui flatte mon œil de photographe ? Est-ce parce qu’il me faut, dès que je vois quelque chose de beau, me l’approprier aussitôt ? Des yeux, par le truchement d’un objectif, ou des mains. D’un clic d’obturateur ou d’un claquement de verrou. 

L’ensemble du roman tourne autour de deux questions fondamentales, intrinsèquement liées dans le texte, celle du désir sexuel, passionnel, et celle de l’animalité, de la sauvagerie. Les relations d’Ange avec les autres protagonistes sont toutes empreintes de désir, plus particulièrement du désir masculin. Il est beaucoup question d’une sorte de manipulation du désir entre les personnages, chacun provoquant l’autre, chacun aiguillant sa convoitise, l’utilisant pour divers buts (mercantile, amoureux ou palliatif). Puis il y a la figure du mari de Palomita, qui porte en lui, et qui n’est d’ailleurs en rien comparable à Pessi, la sauvagerie d’un comportement inhumain. Révoltant parce que calculé, immoral, utilisant et détournant les règles des hommes.

Désir, violence, sauvagerie, animalité. Tout ceci chez les humains donc. Mais quid de l’animal ? Pessi est placé au centre de l’intrigue, de ces jeux de désirs, alors que, bien qu’intelligent, il est vraisemblablement amoral et se contente d’utiliser son instinct pour sa propre survie. Et si son instinct d’animal sauvage le pousse à se protéger, par n’importe quel moyen à sa disposition, quelles peuvent être les conséquences ?

Johanna Sinisalo s’amuse à bousculer nos certitudes, poussant à une réflexion profonde sur l’humanité et l’animalité, rappelant avec ce troll « vêtu de nuit », les origines sauvages de l’homme qui sommeillent encore en lui et sont prêtes à refaire surface à tout moment. Les frontières tendent à s’effacer.

Nous sommes loin dans les bois, dans un milieu dont l’impénétrabilité défie l’imagination de qui n’a fréquenté toute sa vie que les fausses forêts des abords des villes, petites parcelles prétendument naturelles qui ne sont en fait que des parcs, sillonnés de sentiers, débroussaillés, éclairés et équipés de bancs, peuplés d’arbres presque tous du même âge. Ici c’est autre chose, la sylve est obscure et dense, elle jaillit violemment de la mousse vers le ciel, comme si la terre la poussait hors de son sein, suffoquant sous l’effort. C’est un champ de bataille, espèce contre espèce, le buisson étouffant l’arbre et l’arbrisseau la sphaigne, car tout est limité : la lumière, l’air, les sels minéraux.

Lecture passionnante, brillant par sa construction narrative et son ingéniosité, le roman est profondément déstabilisant parce qu’il pousse le lecteur à explorer certains replis des plus troubles. C’est un livre qu’on dévore avec un appétit de troll, une sombre poésie qui nous emmène bien plus loin que prévu.

 

Johanna Sinisalo - Jamais avant le coucher du soleil couverture du livre paru chez Actes SudTraduit du finnois par Anne Colin du Terrail

Babel

Paru en avril 2015 – 320 pages

 

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