Johanna Sinisalo – Le reich de la lune

Renate Richter est une jeune nazie au futur prometteur. Fille du docteur Richter, son esprit vif, sa beauté et son humilité en font une compagne recherchée dans toute la forteresse de la lune. Oui vous avez bien lu, sur la lune.

Après la seconde guerre mondiale, les nazis, défaits, décident, au moment de la mort de leur leader, de se retrancher dans leurs bases secrètes de l’antarctique. Ils mettent en ordre de marche leur plan spatial : coloniser la lune, reprendre des forces, et revenir envahir la terre. Cela fait donc plusieurs décennies qu’ils vivent sur la face cachée de la lune, attendant patiemment leur heure pour mettre à bien leurs ambitions conquérantes. Ils continuent, au sein de leur forteresse, d’appliquer leur doctrine, organisés en système parfaitement totalitaire. La discipline et le respect le plus strict de la hiérarchie règnent en maître et chacun, y compris Renate, est un maillon d’une grande chaîne qui a pour but la survie, tout d’abord, et la conquête, ensuite.

Mais voilà qu’une mission scientifique/touristique terrienne débarque sur la lune et menace de révéler le pot aux roses. La quasi-totalité de l’équipage est tuée, seul un homme est fait prisonnier, et devient une source de renseignements précieux pour ceux qui n’ont pas mis les pieds sur Terre depuis des décennies.

Passés, entre autre, à côté de la révolution numérique, les nazis décident d’organiser une mission d’espionnage pour voler la précieuse technologie qui leur manque afin de mener leurs projets à bien.

Les amateurs de films satiriques trouveront sans doute certains échos avec un film sorti en 2012 : Iron Sky. C’est normal. Johanna Sinisalo est l’auteur de l’idée originale du film et a longuement travaillé avec les scénaristes sur le projet dont voici la bande annonce :

 

Le reich de la lune est donc une uchronie qui a été écrite à partir des très nombreuses pistes explorées à l’époque par Johanna Sinisalo et les scénaristes d’Iron Sky, et poursuit dignement leur ambition commune de parler de « L’infinie stupidité des humains« . L’histoire est racontée par Renate elle-même, qui rédige un journal destiné à sa fille. Elle y raconte sa jeunesse, ses croyances aveugles au régime en place dans la forteresse de la lune, puis les fissures qui viendront par la suite la faire douter. Comme à son habitude, Johanna Sinisalo parsème le récit cadre d’une foule de documents (manuels d’histoire, propagande, articles de journaux etc.) qui éclairent le lecteur sur les habitudes de vie des nazis de la lune, mais également sur la façon dont ils perpétuent une idéologie gravissime et profondément liberticide.

Le ton est volontiers sarcastique, et si l’auteur aime à développer des éléments qui renseignent sur les méthodes utilisées par les luniens pour organiser leur survie, leur ingéniosité et leur rigueur, elle s’amuse également à relever l’aveuglement dont font preuve les personnages, y compris Renate. Les nazis sont tournés au ridicule, sans pour autant que l’auteur ne dédramatise la gravité de leurs principes :

« Pour la production d’engrais azoté, nous utilisons principalement nos propres excrétions. Et par conséquent, en allant dans nos latrines et urinoirs collectifs pour éliminer les déchets de votre organisme, vous rendez service au national-socialisme et faites une offrande à saint Hitler en personne – chacun de nous donne aux autres, grâce à son urine et à ses excréments, les aliments qui nous nourrissent et l’air que nous respirons ! Ce sont, pour notre corps, l’équivalent des paroles de saint Hitler pour notre esprit ! »

Mais en matière de stupidité les terriens ne sont pas en reste, et l’œil aiguisé de Renate relève plusieurs incohérences relativement problématiques dans le mode de vie occidental qu’elle espionne avec intérêt :

Le plastique, donc. On fabriquait à partir d’une matière première précieuse, née au fil de millions d’années d’une accumulation de végétaux et d’animaux morts, extraite au prix d’énormes efforts des profondeurs de formations rocheuses ou du plancher océanique et péniblement raffinée au détriment de l’environnement, des produits qui n’étaient destinés qu’à être jetés. »

Effectivement, l’infinie stupidité est universelle, et sous ses airs caustiques, l’auteur nous montre à quel point elle peut devenir contagieuse, dangereuse. D’une documentation minutieuse sur la vie lunaire et la perpétuation d’un des pires système totalitaire jamais imaginé par l’humain, elle glisse vers la vie menée sur terre (ou du moins en Occident, et plus particulièrement aux États-Unis) au moment de la mission d’espionnage, c’est à dire en 2018. Un capitalisme effréné, une négligence criminelle pour les questions environnementales, un culte de la consommation qui surprend Renate, mais également un manque criant d’esprit critique, que les nazis entendent bien utiliser à leur profit :

« J’ai de mieux en mieux compris cette idée d’animal grégaire, au fil du temps, à mesure que je découvrais les journaux et les programmes télévisés terriens – et surtout ceux destinés à « divertir ». Ils tiraient le plus souvent parti du fait que les gens trouvaient particulièrement « divertissantes » les histoires où apparaissaient des individus situés nettement au-dessus ou au-dessous d’eux dans la hiérarchie sociale visible ou invisible. »

Ils tombent sur une directrice de campagne peu scrupuleuse, qui adopte avec un enthousiasme débordant le discours totalitaire porté par les nazis, et décide d’en faire les figures de proue de la candidate aux élections présidentielles qu’elle représente :

« Nos valeurs semblaient correspondre en tout point à ses besoins : attiser le sentiment d’unité nationale, rétablir la grandeur passée, armer la nation, instaurer comme seul idéal admis une remarquable pensée unique et, surtout, exclure avec fermeté les dangereux peuples et individus dissidents. »

Le récit s’accélère, porté par l’humour grinçant de Sinisalo, et le lecteur, qui oscille entre sidération et amusement, assiste aux péripéties des luniens sur terre, à des situations de plus en plus burlesques, tout en gardant en tête l’acerbe critique faite à l’encontre de nos modes de vie absurdes, de l’incompétence notoire de nos sociétés en matière d’écologie, de gestion des ressources, et de la perversité de nos dirigeants, toujours plus assoiffés de pouvoir.

Johanna Sinisalo signe donc ici un roman qui, au-delà de s’attaquer à l’un des plus grands traumatismes de l’humanité et de dénoncer les mécanismes de l’endoctrinement, pointe également d’un doigt accusateur notre insouciance coupable. Le tout avec humour. Ce qui n’était pas gagné…

 

Johanna Sinisalo - Le reich de la lune paru chez Actes SudTraduit du finnois par Anne Colin du Terrail

Éditions Actes Sud

384 pages, mai 2018

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