Jón Atli Jonassón – Les enfants de Dimmuvík

Année 1930. Une famille dépérit dans une ferme enlisée au sein d’une crique islandaise. Les récoltes ont été insuffisantes, il faut abattre les bêtes qu’on ne peut plus nourrir. La nourriture manque cruellement malgré les tentatives de pêche du père. La mère devient folle et les trois enfants dépérissent, accablés par la faim. 

C’est ainsi qu’on peut résumer le court texte de Jón Atli Jonassón paru aux éditions Noir sur Blanc en 2015. L’auteur est l’un des fondateurs du Mindgroup, collectif européen créé autour du théâtre expérimental. Dramaturge reconnu et figure de proue de la littérature Islandaise, il signe avec Les enfants de Dimmuvík un texte court qui explore avec une réalisme glaçant la situation insoutenable vécue par cette famille.

C’est l’une de ces trois enfants, l’aînée, qui, bien des années plus tard, alors qu’elle est devenue une vieille femme, déroule un monologue intérieur pendant lequel elle raconte. Les funérailles de son frère, auxquelles elle assiste avec son petit-fils, la replongent dans son enfance, si lointaine.

Au mois de mars 1930, j’avais douze ans et ce qui attestait mon existence et celle de mon frère et de ma sœur, c’était la faim.

Elle est à peine adolescente quand sa mère accouche d’un prématuré qui ne résiste pas longtemps. L’enfant, à qui les parents n’ont pas donné de nom, qui n’a pas été baptisé, est enterré par le père non loin de la ferme. Terrassée par cette nouvelle épreuve, la mère se retire définitivement dans la folie et abandonne les trois enfants restants à leur triste sort. Au mieux, elle leur prépare le peu de nourriture disponible, au pire elle est atteinte de crises qui l’amènent à creuser la terre pour tenter de retrouver son nourisson Entre les deux, elle est simplement couchée, absente, inaccessible.

Le père quant à lui est un taiseux, croyant rigoriste, abrupt, qui, pour seul moment de partage avec ses enfants leur lit des épisodes choisis de la Bible. En homme renfrogné et fier, il refuse de demander de l’aide et tente vainement de nourrir sa famille avec tout ce qui lui passe par la main. Pour de maigres résultats.

La narratrice doit donc veiller sur son petit frère (celui qu’on enterre) et sa petite sœur, fragile, évanescente.

Le paysage dans lequel prend place le texte n’est guère propice à l’abondance tant cette crique du bout du monde, qui n’a même pas de nom et qui est baptisée « la crique sombre » (Dimmuvík) par les enfants, semble abandonnée de tout et de tous, y compris de Dieu. Balayée par les vents, loin de tout, offerte au froid de l’hiver qui s’annonce, elle est un désert de lave, aride, infécond.

Face à cette dureté, à la faim, omniprésente et à la souffrance de son frère et de sa sœur (qui présentent des signes alarmants de malnutrition) la narratrice tente coûte que coûte de lutter pour le quotidien et contre le découragement.

Prends soin d’avoir toujours de quoi faire. Pour que ton esprit ne se mette pas à vagabonder. A se remémorer une main qui passe le long des profondes rainures d’une table dans la pénombre. Un visage ou même une partie de visage. Un doigt ou le bout d’un nez.

Avec une écriture simple et fluide mais un propos dense, ramassé, Jón Atli Jonassón dépeint l’isolement de la crique, et de chaque personne qui l’habite. Il évoque l’impossible deuil du nourrisson sans nom pour la fratrie et le silence assourdissant des parents, et le regard lucide, limpide d’une enfant.

On pressent, on devine que tout cela ne pourra que mal se terminer et on partage avec beaucoup d’empathie les difficultés des enfants. La narratrice, elle, se souvient que, du haut de ses douze ans, elle s’est beaucoup interrogée sur le sens à donner à toute cette souffrance, sur elle les raisons qui nous poussent, malgré nous, à rester en vie. Elle a entraperçu une vérité terrible :

Elle me regarda tranquillement et son expression me dit tout ce que j’avais besoin de savoir dans ce monde de non-dits qui était le nôtre. A savoir que nous étions seuls par essence.

Images saisissantes et sobriété d’un discours s’allient dans ce court texte pour ériger un monument de désolation. Intense et bouleversant, le texte de Jón Atli Jonassón est une prouesse qui, sans jamais verser dans le pathos, heurte, bouscule profondément et le lecteur. Le genre de lecture qui nous accompagne longtemps.

 

Les enfants de Dimmuvík de Jón Atli Jonassón - Éditions Noir sur BlancTraduit de l’islandais par Catherine Eyjolfsson

Éditions Noir sur Blanc, coll. Notabilia

Paru en avril 2015 – 96 pages

 

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