Jón Kalman Stefánsson – Entre ciel et terre

Évadons-nous sur la lande islandaise, Entre ciel et terre,  dans la prose de Jón Kalman Stefánsson.

Paru en 2010 dans sa version française le roman de Stefánsson est le premier volet d’une trilogie qui se poursuit avec La Tristesse des anges et le Cœur de l’homme.

Le roman se déroule dans une communauté de pêcheurs à la morue, vraisemblablement située dans le fjord d’Ísafjörður (au nord-ouest de l’Islande), dans le courant du 19ème siècle. Il raconte l’histoire de Bárður, mort pour avoir lu un poème et de son meilleur ami, le Gamin, pour qui la vie devient une errance et un questionnement sans fin : faut-il vivre ou se laisser mourir ?

Le paradis perdu

Les paysages qui habitent le roman, terribles et magnifiques, font de la terre une sorte de paradis perdu peuplé de marins morts, victimes d’une nature aussi belle qu’angoissante, aussi sauvage que dangereuse :

La mer vient inonder les rêves de ceux qui sommeillent au large, leur conscience s’emplit de poissons et de camarades, qui les saluent tristement avec des  nageoires en guise de main.

Le village de pêcheurs est pris en tenaille entre la mer qui appelle les hommes et la montagne qui peut devenir une protection aussi bien qu’une menace. La nature guide les vies, les pensées, les peurs des personnages. Elle impose son rythme et l’écriture de Stefánsson en est imprégnée. Lumineuse et profonde, elle gonfle puis se retire, son ressac découvre le sens et les questions fondamentales auxquelles sont confrontés les hommes :

Vie, qu’es-tu donc ? Peut-être la réponse se love-t-elle au creux de la question, de l’étonnement qu’elle recèle. La clarté vitale s’affadit-elle pour se transformer en ténèbres dès lors que nous cessons de nous étonner, de nous interroger et que nous envisageons la vie comme une banalité ?

La symbiose entre la nature et l’écriture du romancier est telle qu’il nous semble sentir l’embrun, entendre le cri du vent, et l’on se met à craindre ce froid intraitable, embarqué avec les marins sur la frêle bateau, livrés aux éléments et surplombant un vide abyssal, bleu, dans lequel se reflète tantôt toute la beauté du monde, tantôt nos peurs les plus ancrées :

Les sanglots apaisent et soulagent, mais ne suffisent pas. On ne peut les enfiler les uns derrière les autres et les laisser s’enfoncer comme une corde scintillante dans les profondeurs obscures afin d’en remonter ceux qui sont morts et qui auraient dû vivre.

Les marins, le Gamin, la poésie

Les marins ne savent pas nager, détail incongru, amusant, puis terrible quand on les suit en mer et que la planche de bois devient la matérialisation de la fine barrière qui sépare la vie de la mort.

Chacun prisonnier d’un quotidien à la dureté du granit, chacun enfermé dans ses propres pensées, ses désirs ou ses peurs, les marins vivent et meurent sans que le monde ne s’en souvienne. C’est ce que refusent les narrateurs de ce roman. Leur voix, venue des profondeurs utilisent les mots pour raviver le souvenir, pour dire que chaque vie est importante.

Pour Bárður et le Gamin, l’essentiel n’est pas dans la pêche à la morue. Les deux hommes partagent un amour immodéré de la littérature, des livres et des mots, ce qui les rapproche tout en les éloignant du reste du baraquement, qui voit d’un mauvais oeil le gaspillage d’huile pour éclairer les pages de leurs stupides romans. Le Gamin est en quête de l’essentiel :

Il veut accomplir quelque chose dans cette vie, apprendre les langues étrangères, parcourir le monde, lire un millier de livres, il veut atteindre l’essentiel, quel qu’il soit, il voudrait découvrir si l’essentiel existe […]

Mais voilà qu’avant une sortie en mer Bárður est tellement occupé à retenir un vers de Milton qu’il en oublie sa vareuse et meurt de froid quand la tempête éclate.

Il est mort de froid parce qu’il a lu un poème. Certains poèmes nous conduisent en des lieux que nuls mots n’atteignent, nulle pensée, ils vous guident jusqu’à l’essence même, la vie s’immobilise l’espace d’un instant et devient belle, limpide de regrets ou de bonheur. Il est des poèmes qui changent votre journée, votre nuit, votre vie. Il en est qui vous mènent à l’oubli, vous oubliez votre tristesse, votre désespoir, votre vareuse, le froid s’approche de vous : touché ! dit-il et vous voilà mort.

Resté seul, sans but, sans autre horizon que la mer grise ou le sommet abrupt de la montagne qui enserre le village, le Gamin s’interroge sur l’absurdité de sa vie. Il décide de couper les liens qui le relient à ce monde, de quitter ses compagnons, de s’éloigner de la mer et de rendre le recueil de poète à celui qui l’avait prêté à son ami.

 Les mots sont des flèches, des balles de fusil, des oiseaux légendaires lancés à la poursuite des héros, les mots sont des poissons immémoriaux qui découvrent un secret terrifiant au fond de l’abîme, ils sont un filet assez ample pour attraper le monde et embrasser les cieux, mais parfois, ils ne sont rien, des guenilles usées, transpercées par le froid, des forteresses caduques que la mort et le malheur piétinent sans effort. 

Plus il y a de lumière, plus il y a d’ombre, ainsi va le monde

Stefánsson cherche l’essentiel, explore l’invisible, ce fil ténu qui relie les hommes entre eux «  car d’invisibles liens relient les humains et nous le sentons au moment où ils cèdent ». La vie, l’amitié, l’amour, la souffrance, la perte, l’impuissance, la mort et l’oubli nous les partageons avec les personnages du roman. Les narrateurs eux, refusent l’oubli et luttent contre l’implacable cheminement du temps. La poésie peut tuer, mais elle peut également tisser des liens puissants, faits de mots, à l’épreuve du temps.

Les images que l’auteur déploie avec une force impitoyable habillée d’une grâce infinie emmènent le lecteur très loin en lui-même, là où les vagues des mots se mêlent avec les mouvements du cœur, comme si nous étions tous liés par une mémoire universelle du murmure de la mer. La fascination que la prose de Stefansson exerce sur l’esprit plonge dans une méditation contemplative. On parcours son livre comme hypnotisés par le cours de ses phrases, entre lumière et ténèbres, par leur puissance évocatrice :

Un tremblement secoua l’air, comme si une chose essentielle s’était déchirée, puis on entendit le soleil se briser au moment où il s’abîma sur la terre.

Entre ciel et terre est un livre rare qui explore l’âme humaine avec la majesté d’un Zola. Il raconte une époque qui paraît si lointaine dans un pays étrange et fascinant. Pourtant là-bas comme ici, les hommes se posent incessamment les mêmes questions, depuis la nuit des temps : quel est l’essentiel ? Existe-t-il  ?

Peut-être réside-t-il dans ces vers de Milton qui ont tué Bárður :

Nulle chose ne m’est plaisir, en dehors de toi.

 

Entre Ciel et terre de ón Kalman Stefánsson paru chez GallimardTraduit de l’islandais par Eric Boury
Gallimard, coll. Folio
Paru en mars 2011

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