Jonas Hassen Khemiri – Tout ce dont je ne me souviens pas

[…] à quelle vitesse doit-on rouler pour survivre dans la mémoire de quelqu’un, à quelle distance de la mort doit-on se trouver pour mériter d’être transformé en histoire ?

Formidable roman sur les méandres de la mémoire, sur la création littéraire et sur la Suède contemporaine, Allt jag inte minns (Tout ce dont je ne me souviens pas) de Jonas Hassen Khemiri est une brillante réussite qui lui a valu le prix August en 2015 et une nomination au prix Strega en 2017.

Qui était Samuel ? L’accident de voiture qui lui a coûté la vie était-il volontaire ? Quelle somme de circonstances l’a mené précisément sur cette route, contre cet arbre, ce jour-là ? Comment se souvenir de lui ? Telles sont les questions qu’un écrivain, vague connaissance du défunt, décide de poser à ses proches, pour tenter de dresser un portrait, de recomposer une histoire, et enfin tenter de trouver une explication.

Au centre de l’histoire se trouve donc Samuel, et autour de lui évolue toute une galerie de personnages qui vont prendre tour à tour la parole pour exposer leurs souvenirs, leur interprétation, leur vérité, en somme, de l’histoire de Samuel et permettre au lecteur de reconstituer morceaux par morceaux sa personnalité.

Des plus lointains (un voisin, l’infirmier de la maison de retraite de sa grand-mère) aux plus proches (son meilleur ami, son ex, son amie d’enfance), les différents entretiens se croisent sans cesse, dans une narration savamment orchestrée qui entrechoque les perspectives. Les propos des personnages, rapportés sous la forme de discours direct tendent une fois de plus, en ce qui concerne l’écriture de Khemiri, à mêler avec brio le romanesque et le dramaturgique. L’oralité est traitée avec maestria. Chaque personnage est une voix qui a sa couleur propre, son phrasé, son identité, et l’on se laisse très facilement emporter par les différents récits qui nous sont offerts.

Tout le monde ne s’exprime pourtant pas à l’oral puisque la famille de Samuel, en l’occurrence sa mère et sa sœur (le père étant l’éternel absent), refuse de participer à l’enquête de l’écrivain. Pour la mère, la mémoire de chacun est trop parcellaire et la tâche est vaine. Impossible de retrouver précisément, intégralement, avec justesse, celui qui était son fils :

Qui décide ce qui est important et ce qui est superflu ? Tout ce que je sais, c’est que plus je raconte des détails sur lui plus j’ai l’impression d’en omettre d’autres. Ça me fait douter de ce projet.

Chacun s’accorde d’ailleurs à dire que la mémoire était une obsession pour Samuel, qui oubliait malgré lui une foule de détails et qui, conscient de cette irrémédiable perte, entretenait une lutte permanente contre l’oubli.

Question souvenir, Vandad, le meilleur ami, l’ancien colocataire, n’en est pas avare. C’est le seul personnage dont l’entretien accompagne le lecteur, tout au long du roman. Comme tous les autres, plus largement encore que tous les autres, il offre ses souvenirs, sa réalité. Car, comme la narration nous le fait très rapidement comprendre, tout est question de point de vue dans l’histoire de Samuel et les souvenirs des uns sont parfois totalement contradictoires avec ceux des autres. Mensonge conscient ? Peut-être. Mais surtout interprétation et projection. Chacun veut croire à sa version, chacun entend se fier à sa mémoire, quitte, au détour d’une phrase, à laisser échapper la partialité du souvenir :

Je ne me souviens plus si Samuel a prononcé cette dernière phrase ou s’il l’a seulement pensée.

Cette reconstruction fragmentée, aux moments discordants, aux versions incompatibles de la personnalité de Samuel, laisse essentiellement la place à deux histoires rivales, comme deux versants du jeune homme : l’amour de Laïde et l’amitié de Vandad. Une amitié profonde et intense et une rencontre amoureuse qui vient tout bouleverser :

Un abîme s’est ouvert sous nos pieds. On s’est cramponnés l’un à l’autre en nous persuadant qu’on savait voler.

Mais Tout ce dont je ne me souviens pas constitue également une histoire commune de jeunes issus de l’immigration dans la Suède contemporaine. Stockholm mais aussi Paris, Bruxelles, Berlin, les personnages bougent et partent en quête d’un avenir qui, en Suède, leur semble vaguement morose pour les uns, carrément compromis pour les autres. Vandad, Adélaïde, Samuel et son amie d’enfance Panthère… tous possèdent des origines étrangères et tous semblent à un moment où un autre de leur histoire avoir senti un fossé entre eux et le reste des suédois.

Un soir qu’on discutait prénoms, Samuel a raconté que son père avait voulu l’appeler Samuel parce qu’il savait quel traitement les employeurs et les propriétaires infligeaient aux prénoms étrangers. Le père ne voulait pas que son fils soit confronté au même problème.

Une réalité sous-jacente, qui habite les textes de Khemiri (Presque égal à, ou J’appelle mes frères par exemple), faisant de lui un admirable portraitiste d’une Suède métissée en lutte avec ses contradictions et ses complexités.

Un autre des personnages du roman est également métisse. Il s’agit du personnage de l’écrivain, qui mène les entretiens et entend recomposer l’histoire de Samuel. Suédois et tunisien, comme Khemiri, le personnage est un auteur, comme Khemiri et il réside à un moment de sa vie à Berlin, comme Khemiri. Il évoque clairement la question de l’apport de l’auteur dans le récit et finit par imprégner les témoignages qu’il recueille de ses propres souvenirs. Finalement, les barrières sont rendues floues entre lui, Samuel et Jonas Hassen Khemiri. Qui est qui ? Qui se raconte ?

L’auteur et son double dans le récit proposent donc, avec la question de la part autobiographique du roman, une très belle mise en abyme du souvenir comme origine de la création littéraire.

[…] j’essaie de faire venir quelques larmes, mais tout ce que je vois c’est ce visage luisant, ce corps faux qui n’a jamais ressenti une vraie émotion, qui n’a jamais vécu d’explosion de colère sans l’avoir préparée, qui n’a jamais embrassé quelqu’un sans penser à la scène vue de l’extérieur, qui attend toujours le moment où l’émotion gagnera enfin sur le contrôle.

Un très beau roman, intense, maîtrisé et subtil, qui sait éviter les clichés et qui confirme, si besoin en était, que Jonas Hassen Khemiri est décidément un écrivain audacieux et talentueux.

 

Jonas Hassen Khemiri - Tout ce dont je ne me souviens pas - Couverture Traduit du suédois par Marianne Segol-Samoy

Actes Sud

Paru en mai 2017 – 336 pages

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