Jonas Karlsson – L’ami parfait

C’est avec grand plaisir que nous retrouvons la prose minimaliste et le goût de l’absurde de Jonas Karlsson dans une nouvelle traduction française. Après La facture et La pièce, voici donc L’ami parfait, recueil de nouvelles qui paraît en ce début mars, toujours chez Actes Sud.

Tirées de trois ouvrages différents : Det andra målet (2007), Den perfekte vännen (d’où était déjà extraite la version française de La pièce, 2009) et Spelreglerna (2011), les quatorze nouvelles qui composent cette édition française sont le fruit de traductions réalisées dans le cadre d’un séminaire organisé par Elena Balzamo.

Elles dressent un large panorama des relations humaines, en explorant avec humour et entrain toutes ces petites situations de la vie quotidienne qui semblent dérisoires : la tombola d’une école maternelle, une file d’attente dans un supermarché, un dîner entre amis, les retrouvailles de deux anciens camarades…

On y trouve des décisions prises sur l’inspiration du moment et qui mettent les personnages dans d’inconfortables situations (« Marcus », « Karin », « L’ami parfait »), des difficultés conjugales (« Fais-le tout seul », « Il a faim ! », « Le petit bibelot rouge »), des amitiés et de l’isolement (« La Saint-Valentin », « Tartine de confiture »)… autant d’histoires cocasses ou grinçantes, qui, pour la plupart, révèlent en creux des thématiques qu’on retrouvait déjà dans les romans de Jonas Karlsson : ces personnages qui sont à-côté, qui ne rentrent pas dans le moule, l’individualisme de nos sociétés, qui dresse les humains les uns contre les autres, la difficulté des relations interpersonnelles.

L’idée qu’on se fait d’un individu en le regardant dans les yeux n’est pas toujours adéquate. Ce qu’on y voit, ce n’est pas seulement les apparences. On ne peut s’empêcher de découvrir un tas de petits muscles qui ont travaillé là depuis sa naissance. On apprend des choses que l’on ne souhaite pas forcément savoir.

Si la plupart des personnages de Karlsson sont de véritables anti-conformistes, ils le sont malgré eux. Effectivement, ils n’agissent pas selon ce qui est attendu d’eux (socialement, pour la plupart des cas) dans une situation donnée. Mais ils ne le font pas tant par conviction qu’il faut désobéir à la norme que par maladresse, spontanéité irréfléchie ou inadaptation.

Ils se placent ainsi dans des situations qui, alors qu’elles étaient de prime abord parfaitement normales, finissent par basculer dans le saugrenu ou l’insensé. Karin regrette de ne pas avoir donné son véritable prénom au jeune homme qui l’a abordée et cherche le moyen de faire machine arrière. C’est également ce qui voudrait Fredrick qui s’est vanté inconsidérément devant son ami Axel et qui passe tout le dîner à essayer de rectifier son erreur, ignorant totalement ce qui ce joue autour de la table sous ses yeux. Un personnage, mû par l’inspiration du moment, ne détrompe pas quelqu’un qui le prend pour un autre. Marcus, qui voulait faire une blague, se retrouve à devoir resté caché toute une soirée dans l’appartement de son meilleur ami :

Je ne sais pas pourquoi j’ai agi comme j’ai agi ensuite. J’aurais dû, en entendant leurs gloussements dans la cage d’escalier, cogner à la porte et les prévenir que j’étais à l’intérieur. Leur expliquer la situation par la fente du courrier. Demander à la sœur de Jacob d’essayer de mettre la main sur son frère. […] Je ne sais pas pourquoi je ne l’ai pas fait. C’aurait été simple comme bonjour. C’est toujours simple, rétrospectivement.

D’une manière générale il y a dans L’ami parfait un véritable goût pour les situations cocasses, les petits plaisirs et les petites mesquineries. Les textes avancent dans une sorte d’insouciance, comme sur un fil très mince qui sépare le léger du grave, sans jamais basculer dans le tragique. Les nouvelles abordent pourtant, à plusieurs moments, des sujets forts sérieux comme les agressions sexuelles, la violence conjugale, la maladie, la folie. Mais l’auteur sait créer un jeu subtil entre légèreté et gravité.

La légèreté du ton, la simplicité de l’écriture ne sont jamais gratuites chez Jonas Karlsson. Il utilise en fait un déplacement presque insignifiant, anecdotique, de ses personnages d’un espace rationnel, « normal », à un nouvel espace qui ne l’est plus tout à fait. Ainsi se déploie l’absurde qui affleure dans chaque texte, et l’on rit d’une forme d’angoisse qu’on qualifierait presque d’existentielle. Il y a donc, dans l’écriture sobre, presque ascétique de Karlsson une légère ironie, qui montre ce que le quotidien, dans ce qu’il a de normal, de parfaitement banal, s’il peut être rassurant, n’en est pas moins aliénant.

Pour cela, Jonas Karlsson met à profit ce talent tout particulier qu’il possède pour brosser des personnages tout ce qu’il y a d’ordinaire, à qui il donne corps en quelques mots. Des personnages qui se tiennent résolument à part, à-côté, comme prisonniers d’une impossibilité d’être pleinement avec les autres. Les différentes voix qui habitent ce recueil sont autant de façons de voir le monde, et autant de basculements qui paraissent légers, ténus en surface, mais qui révèlent des changements bien plus importants en profondeur.

Les cours avaient commencé depuis longtemps. Quant à eux, ils se promenaient côte à côté, exactement comme tout à l’heure. Elle vérifia : il était toujours là. A marcher en silence à ses côtés. Elle trouva cela curieusement naturel, juste différent. Comme un changement de saison.

C’est donc un recueil drôle, grinçant, subtil et très plaisant qui nous est donné à lire et, bien que n’existant pas tel quel dans sa forme originale, construit avec une réelle harmonie. Une façon de (re)découvrir le regard singulier, à la fois réaliste et ironique, que Jonas Karlsson pose sur la société actuelle.

L'ami parfait de Jonas Karlsson couverture Actes Sud

Traduit du suédois par Elisabet Brouillard, Johanna Chatellard-Schapira, Catherine Derieux, Benoît Fourcroy, Marina Heide, Marianne Hoang, Anne Karila, Véronique Lezla, Anna Marek, Laurence Mennerich, Aude Pasquier, Isabelle Piette, Sophie Refle, sous la direction d’Elena Balzamo

Actes Sud, coll. Lettres Scandinaves

mars 2018 – 192 pages

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