Karin Boye – La Kallocaïne

En 1940 une poète suédoise, Karin Boye, écrivait un roman dont l’importance reste confidentielle en France. Pourtant, la Kallocaïne, tout droit inspiré du Meilleur des Mondes et de Nous autres, a largement influencé l’un des romans dystopiques les plus importants : 1984 de Georges Orwell.

Quelle est donc l’histoire de la Kallocaïne ? Pourquoi le roman, qui figure pourtant systématiquement dans les listes des plus grandes contre-utopies est-il si peu connu en France ?

Un mot sur l’auteure et sur l’édition

Nous avons en France une assez grande méconnaissance des écrivains du nord de l’Europe. Ces dernières années de grands noms ont fait leur apparition, notamment dans la littérature policière comme Henning Mankell (Suède), Arnaldur Indriðason (Islande), Stieg Larsson (Suède) ou dans la littérature politique comme Jesper Malmose (Danemark) qui a adapté en livre la série télévisée Borgen.

Nous connaissons également quelques auteurs de littérature « classique » nordique comme Karen Blixen ou August Strindberg mais d’une façon malheureusement trop parcellaire, au point qu’il est assez difficile de trouver des informations en français sur Karin Boye, pourtant une des grandes figures de la poésie suédoise.

La jeune femme, née en 1900 est l’auteur de cinq recueils de poésie (dont un paru de manière posthume) et de cinq romans. La Kallocaïne est le dernier, le seul qu’elle n’écrit pas à partir de sa propre expérience, mais comme une fiction à part entière, issue notamment des ses lectures de Kafka. Idéaliste et passionnée, c’est une âme en quête permanente de sens et très intéressée par la psychanalyse. La découverte en 1928 du système soviétique puis l’avènement de la seconde guerre mondiale la rendront terriblement sceptique quant à l’avenir de l’Europe, ce qui se traduit dans son roman. Elle se suicide en 1941, quelques mois seulement après la parution de la Kallocaïne.

La première édition française de la Kallocaïne date de 1988 chez Ombres, qui réédite le roman en 2014, agrémenté de la préface de 1988 de Christian Thorel (traduction de Marguerite Gay et Gert de Mautort).

Une nouvelle traduction de Leo Dhayer est proposée en 2016 par les Moutons éléctriques.

1984 avant l’heure

La Kallocaïne dépeint une société absolument terrifiante qui pose les jalons utilisés par Orwell dans 1984 : les hommes sont dirigés par l’Etat Mondial, état totalitaire fondé sur la surveillance des citoyens associée à une répression terrible et à une privation des libertés hallucinante. L’enrôlement aux idéaux de l’état est un des fondements de l’Etat Mondial :

Tu devrais comprendre que ce n’est pas l’absence de faute qui fait un bon citoyen […] Non c’est avant tout la capacité à renoncer à sa propre opinion pour en adopter une meilleure.

Les citoyens vivent en permanence sous l’œil des forces de l’ordre. Un dispositif installé dans chaque maison et ce dans toutes les pièces (y compris la chambre) permet aux autorités de voir et d’entendre les faits et gestes de chacun. La pression de la surveillance est continue. Chaque mot doit être pesé, chaque geste doit être contrôlé. Les espions sont partout, y compris sous la forme des assistantes domestiques, véritables indics infiltrées dans chaque foyer. Si d’aventure un citoyen a une parole jugée un tant soit peu ambigüe, il est sommé de présenter des excuses publiques à la radio et risque une enquête, voire une condamnation.

Les hommes et les femmes sont soumis à un devoir civique qui leur impose, en plus de leur travail quotidien, des soirées de service militaire durant lesquelles ils sont assignés à la surveillance et au maintient de l’ordre.

L’histoire est racontée par Léo Kall, un scientifique de la Ville de Chimiste n°4. l’Etat Mondial semble être divisé en ville spécialisées dans un domaine et renfermées sur elles-mêmes. Les citoyens sont cantonnés à une ville dans laquelle ils ont toutes les chances de passer l’intégralité de leur vie sans jamais en sortir et sans jamais communiquer avec les habitants d’autres villes. Ainsi, quand l’Etat décide d’envoyer des enfants dans telle ou telle ville pour des raisons démographiques, les parents doivent se résigner à l’idée de ne plus jamais revoir leur progéniture.

Leo Kall, comme Winston, ressent le besoin d’écrire son histoire :

Je veux l’écrire et il faut que je l’écrive, voilà tout. On demande de plus en plus impitoyablement à notre époque un plan arrêté pour ce qui se dit et se fait, afin qu’aucun mot ne tombe au hasard – il n’y a que l’auteur de ce livre qui se soit vu dans l’obligation de suivre la voie opposée.

Karin Boye, contrairement à ce que fera Orwell, laisse volontairement dans l’ombre les rouages profonds de la société qu’elle dépeint. Si elle raconte comment sont élevés les enfants, comment se déroule la vie au quotidien, elle tait l’histoire de l’Etat Mondial, sont avènement, son étendue géographique, ses objectifs etc… Elle donne ainsi au lecteur la même connaissance que celle que possède le narrateur à savoir un citoyen de l’Etat Mondial, qui, comme tout citoyen est laissé dans l’ignorance la plus complète.

On apprend ainsi que les autorités interdisent la cartographie des villes (pour éviter des attentats) et que Léo n’a pas la moindre idée des frontières géographiques de son pays. On comprend également que l’Etat Mondial est en guerre avec l’Etat Voisin mais sans qu’on n’en connaisse l’origine ni les raisons profondes.

Malgré un traitement différent de la contre-utopie (Karin Boye s’intéresse beaucoup plus à l’individu) on observe de nombreux points communs entre la Kallocaïne et 1984, notamment en ce qui concerne la question de la famille et de la délation.

Le sérum de vérité pour une société de la délation

Léo Kall est un citoyen modèle qui, au moment où débute l’histoire, ne se pose aucune question politique ni ne remet en cause les principes de l’Etat Mondial. A tel point qu’il a orienté ses recherches pour créer une invention qui renforcera un peu plus le pouvoir des autorités : un sérum de vérité baptisé kallocaïne :

Des pensées et des sentiments naissent les paroles et les actes. Alors, comment les premiers seraient-ils notre propriété exclusive ? Le camarade tout entier n’appartient-il pas à l’Etat ? Jusqu’à présent nous n’avions pas la possibilité de contrôler ses pensées et ses sentiments ; aujourd’hui nous l’avons.

Persuadé du bienfait de son invention, il entend asseoir un peu plus la puissance de l’Etat Mondial en fouillant jusque dans la conscience des gens pour débusquer les éventuels traîtres ou criminels. Dans son esprit aucun doute : la kallocaïne est une idée géniale qu’il est fier de présenter à ses supérieurs.

Face aux possibilités d’un tel sérum, les autorités s’intéressent très vite aux travaux du chimiste et organisent des tests sur les humains. Rien de révoltant dans le monde de Léo Kall puisqu’il existe un métier pour cela : le sacrifice volontaire.

Un métier comme celui de cobaye humain était sans doute un des plus méritoires et, si l’on avait voulu être strictement logique, on aurait pu considérer que l’honneur de le remplir payait largement celui qui l’exerçait, mais, à cause des dommages qu’il comportait, on y ajoutait tout de même un salaire.

Devant Léo défilent alors une flopée de cobayes humains qui prouvent que la kallocaïne fonctionne parfaitement. Mais les certitudes de Léo se heurtent bien vite à une vérité qu’il n’avait pas anticipé :  tout le monde a quelque chose à cacher.

Par ailleurs, la suite de ses recherches est compromise dans ses résultats à cause d’un phénomène fort répandu : la délation. Impossible de faire avouer un complot monté de toute pièce par Léo et son équipe, les personnes viennent d’elles-mêmes le dénoncer. Dans l’Etat Mondial, la délation est partout. Elle se niche entre collègues, entre voisins :

Si les hommes pouvaient avoir confiance les uns envers les autres, il n’y aurait jamais d’Etat. La raison nécessaire et sacrée de l’existence de l’Etat est notre méfiance réciproque, d’ailleurs bien légitime. Celui qui ébranle cette base ébranle en même temps l’Etat.

Éduqués dès leur plus jeune âge à une forme de paranoïa, les citoyens sont prêts à dénoncer tout le monde pour le bien de l’Etat. Y compris au sein des familles, des couples. C’est ce point de friction, cette difficulté profonde, presque schizophrénique, du devoir de choisir où va sa loyauté (à son couple ou à l’Etat) qui est un des questionnements du roman de Karin Boye.

Le totalitarisme agit sur l’ensemble de la société mais également dans les relations les plus intimes. Ce sont ses effets sur les individus qui intéressent particulièrement Karin Boye et qu’elle décrit avec une grande subtilité.

La quête de Léo Kall

La relation entre les individus, entre les membres d’une famille, au sein des couples est donc fondamentale dans le roman. Les parents sont sommés de se séparer très vite de leurs enfants qui sont confiés à des garderies dans leur petite enfance, puis à des camps d’entraînement dès l’âge de sept ans.

A la garderie les enfants sont façonnés à devenir des guerriers, des stratèges. L’Etat met en place des système absolument terrifiant de conditionnement par le jeu. Puis, quand ils sont à peine plus grands, ils quittent leur famille. Les parents doivent se réjouir de leur départ, les mères doivent être honorées d’avoir contribué à l’effort de l’Etat en fournissant de nouvelles recrues.

Dans ce climat terrible, où chaque homme et chaque femme est amené à des sacrifices monstrueux sans jamais devoir s’en plaindre, on s’aperçoit bien vite que Léo, bien qu’en apparence lisse et perméable aux idéaux de l’Etat Mondial, est pourtant en quête de sens. Son mariage est pour lui au centre d’une source d’interrogations intimes :

A chaque pas que font pour se rapprocher un homme et une femme attirés l’un vers l’autre, ils sacrifient quelque chose d’eux-mêmes ; espérant des victoires, ils subissent une série de défaite.

La relation qu’il entretient avec sa femme, Linda, qu’il voit comme une citoyenne solide, irréprochable, froide et un peu intimidante le questionne énormément. Profondément amoureux, il refuse cependant de le montrer car le sentiment amoureux n’a pas vraiment sa place dans l’Etat Mondial. De plus, Linda est pour lui un mystère, au point qu’il la croit amoureuse de son supérieur, Edo Rissen. Supérieur qu’il méprise tout en ne pouvant se défendre d’une certaine fascination à son égard.

Les interrogations de Léo relèvent donc purement du domaine de l’intime et le lien avec l’intervention quasiment systématique de l’Etat dans l’intimité des gens n’est pas immédiatement fait dans son esprit.

Une vérité peut en cacher une autre

Cependant, au cours des différents tests de la kallocaïne Léo se rend compte que la vérité est plus complexe qu’il n’y paraît. Il entre dans l’esprit de chacune des personnes à qui il administre le sérum, esprits qui sont autant de façon de voir le monde, de vivre sous la pression permanente de l’Etat Mondial. Il se rend compte que la belle uniformité voulue par l’Etat Mondiale n’est qu’apparence.

Ces tests quotidiens, effectués sous la surveillance de son supérieur, Rissen vont l’amener à concevoir qu’il existe autant de vérités que d’individus et certains vont exprimer clairement leurs doutes ou leur opposition au système politique :

Ce que je sais, c’est que des parents et des professeurs malades ont élevé des enfants encore plus malades, jusqu’à ce que la maladie soit devenue l’état normal et la santé un épouvantail…

Ainsi, la quête de Léo prend petit à petit du sens. Le cheminement du roman à travers les vérités dévoilées des citoyens qui s’imposent à Léo, mais surtout à travers la psychologie complexe des personnages, dénonce avec une lucidité terrible les effets du totalitarisme sur les humains.

Dans ce sens, le personnage de Linda est également tout à fait fascinant. Au départ citoyenne modèle, irréprochable en apparence, les certitudes de Linda sont bouleversées par la maternité, par les désirs qu’elle projette ou non sur ses enfants, par les relations qu’elle entretient avec eux. Comme Léo finit par le découvrir : Linda est une mère et la maternité est sa raison de remettre en cause les principes de l’Etat.

L’Etat Mondial est un monde replié sur lui-même (la plupart des installations et la quasi-totalité du roman se déroule sous terre) qui se nourrit de sa propre paranoïa, qui méprise l’individualité comme tout espèce de sentiment humain autre que le sens du devoir et de l’honneur. Ceux qui ne sont pas de l’Etat Mondial sont considérés comme étant une race inférieure.

Les citoyens sont des victimes d’abord physiques de cette société (manque de nourriture, travail obligatoire, privation de liberté etc). Mais plus grave, l’Etat pèse sur les esprit dont il espère faire tomber les barrières.

Karin Boye montre la complexité de l’esprit humain, dévoilée par l’utilisation d’un sérum de vérité qui, au lieu de séparer les bons des méchants d’une manière purement manichéenne révèle les failles de l’Etat.

Léo Kall, personnage ambivalent qui n’admet pas ses propres doutes, qui vit constamment dans ce qu’il projette sur les autres, est une construction narrative brillante qui se révèle dans une écriture le plus souvent sobre mais dans laquelle point parfois un lyrisme désarmant :

La nuit respirait, la nuit vivait, et je pouvais voir à l’infini la pulsation des étoiles remplir d’ondes vibrantes les espaces vides de la vie.

Portés par des personnages complexes, complets, le roman montre les capacités de Karin Boye à cerner la psychologie humaine et à la retranscrire avec une véritable sensibilité et maîtrise admirable.

A la lecture de la Kallocaïne on comprend évidemment l’importance de ce roman, notamment dans l’œuvre d’Orwell et la lucidité avec laquelle l’auteure avait saisi les rouages des systèmes totalitaires. Trop méconnu, le roman est un livre incontournable, un avertissement des dangers de la manipulation et de la surveillance qui agissent jusque dans l’intimité des personnes.

Pour finir prenons deux citations, la première extraite du roman de Karin Boye :

Ils avaient joué dans la caisse à jeux – un énorme bassin […] dans lequel on pouvait laisser tomber de petites bombes-jouet pour incendier des forêts et des maisons en matières inflammables […] De cette manière se développait chez les enfants le coup d’œil stratégique, cela devenait chez eux une seconde nature, presque un instinct, en même temps qu’un plaisir de premier ordre.

la seconde d’un créateur de parc d’attraction tout récent pour enfants :

Ici ce n’est pas une éducation à la publicité, c’est une ouverture sur les opportunités de carrière […] On leur enseigne les valeurs de la vraie vie. Il s’agit d’apprendre aux enfants de la prochaine génération que rien ne tombe du ciel.

Dans une société qui créé des parcs d’attraction capitalistes où les enfants apprennent à être de bons consommateurs, on serait bien inspiré de lire et de relire la Kallocaïne… et d’en tirer certaines leçons.

 

Karin Boye - La KallocaïneTraduit du suédois par  Marguerite Gay et Gert de Mautort
Éditions Ombres, coll. Petite bibliothèques des ombres
Paru en 2015 – 191 pages

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