Maren Uthaug – La petite fille et le monde secret

Premier roman de Maren Uthaug, illustratrice et auteure de BD, La petite fille et le monde secret raconte, à travers l’histoire de Risten, la confrontation de deux cultures, la culture danoise et sami. C’est également un roman à la fois dur et saisissant sur les fragilités et les porosités de l’enfance face à la toute-puissance des adultes. Enfin, c’est la quête d’une femme, qui part à la rencontre de sa mère et de sa propre histoire.

Knut et Rhitta forment un couple bien particulier. Lui est norvégien, elle est same. Ils se rencontrent et se marient dans les années 70. Bientôt naît Risten, petit fille discrète et calme qui adore par-dessus tout le dessin et les contes de sa grand-mère. Le couple vit en Norvège du nord et partage sa maison avec la mère de Rhitta qui, si elle aime particulièrement sa petite-fille, voue en revanche un profond mépris pour son gendre et ne s’adresse jamais à lui directement.

La famille se compose également du frère très pieux de Rhitta, Isak, pasteur læstadien, de sa sœur cadette Ravna et enfin du frère ainé, Aslak qui vit en ermite dans la montagne et ne descend en ville que pour se ravitailler. A la naissance de Risten, Ravna part vivre avec lui, à la suite d’une brouille avec Rhitta. Les deux sœurs refusent désormais de s’adresser la parole.

Quand Risten atteint l’âge de sept ans, le couple formé par ses parents se délite totalement dans une alternance de violentes disputes et de mépris affiché. Par ailleurs sa tante Ravna, qui désespère d’avoir un enfant, commence à nourrir une étrange obsession pour sa nièce et tente même de la faire enlever par Aslak. Les parents de Risten comprennent que la situation devient véritablement problématique et se mettent d’accord pour se séparer et mettre la petite à l’abri de la folie de son oncle et de sa tante. Cela tombe plutôt bien pour Knut qui, lassé de la déliquescence de son couple, s’est amourachée d’une danoise. Il décide donc de quitter la Norvège du nord et amène sa fille avec lui.

Dès lors, Risten devra attendre vingt ans pour revoir sa mère Rhitta, qui la laisse partir avec son étrange froideur habituelle. C’est une fois devenue mère elle-même que Risten décide de retourner en terre same pour rencontre sa propre mère.

De ses premières années baignées dans la culture sami, Risten gardera essentiellement des croyances issues des histoires d’Áhkku, sa grand-mère, mélange de conservatisme religieux (les prières en kvène de Læstadius) et de paganisme :

Elle lui parla de ces sous-terriens, et notamment des femmes qui attiraient les êtres humains au fond de cavernes creusées dans la forêt. Et si tout le monde pouvait subir un tel sort, c’était surtout les hommes et les enfants, qui ne savaient résister à leurs mouvements fluides et à leurs chants suaves.

C’est ainsi que Risten apprend, dès son plus jeune âge, à se méfier de ses sous-terriens. Heureusement, sa grand-mère lui donne quelques astuces pour s’en défendre. La petite fille vérifie systématiquement qu’aucune queue ne dépasse dans le dos de chaque adulte qu’elle rencontre. Elle porte également la bague en argent d’Áhkku comme talisman, persuadées que les monstres craignent ce métal. C’est également ainsi qu’elle comprend qu’elle doit se méfier des aurores boréales et ne jamais en regarder une sans prendre le risque de se faire enlever.

Ces croyances, Risten les amène avec elle au Danemark, dans sa nouvelle vie, qu’elle partage désormais avec son père et sa belle-mère Grethe. Déboussolée par un pays et une langue qu’elle ne connait pas, elle a du mal à comprendre les raisons de son départ, d’autant qu’on lui parle dans un premier temps de simples vacances. Risten est bientôt obligée de se rendre à l’évidence : elle ne rentrera pas chez elle. Ballotée d’une culture à l’autre sans aucune transition, sans aucune explication, la petite fille n’a d’autre choix que de s’accrocher le plus fermement possible aux histoires de sa grand-mère, à ses peurs d’enfant.

Une grande partie du roman raconte l’évolution de la fillette face à sa situation familiale et les relations plus que complexes avec Grethe, qui, sous couvert des meilleures intentions, posent un véritable problème d’abus de pouvoir, de privation de l’intimité. Loin de chercher à connaître l’enfant, Grethe impose ses règles au mépris du plus évident des besoins de Risten, celui de pouvoir construire son identité. Ainsi, par exemple, elle fait changer son prénom :

Risten allait à l’école depuis plusieurs mois déjà quand Grethe proposa de placer un K devant son prénom et d’intervertir quelques lettres par-ci par-là. Risten deviendrait Kristen. Ça sonnait autrement plus danois.

Véritable maniaque du contrôle, la belle-mère régente une famille qu’elle s’imagine parfaite de manière impulsive et sans le moindre respect des sentiments des autres. Le père quant à lui brille par sa mollesse et son indolence. Risten, devenue Kristen, partage quant à elle ses jeux d’enfants avec un petit réfugié vietnamien recueilli par sa belle-mère. Un garçon au prénom « extrêmement compliqué » que Grethe se contente d’appeler « Niels ».

Faisant un va-et-vient entre différentes époques, la naissance de Risten, sa petit-enfance, sa vie au Danemark, puis sa vie de femme, le roman dépeint la trajectoire d’un être brisé par les adultes et leurs blessures, leurs secrets. L’imaginaire des enfants, Risten et Niels est brutalement confronté aux adultes, qu’ils tentent de comprendre et auprès desquels ils cherchent leur place.

Le monde merveilleux mais inquiétant des croyances de Risten est le miroir d’une réalité qu’elle ne peut qu’entrapercevoir avec ses yeux d’enfants. Ainsi, ce n’est qu’à l’âge adulte qu’elle apprend l’origine religieuse des sous-terriens, et surtout sa portée symbolique : les sous-terriens sont en fait des enfants cachés à Dieu par Adam et Ève. Un symbole qui résonne douloureusement avec sa propre histoire et celle de sa tante Ravna.

De même, quand, petite, elle a pour projet de dessiner un immense arbre, dont les racines comme la cime prendraient la totalité d’un des murs du salon, elle exprime inconsciemment un questionnement sur sa propre identité, sur ses propres racines.

Rien n’est laissé au hasard dans le roman de Maren Uthaug. Elle utilise une langue simple, sobre, parfois très crue et sans aucune fioriture. Elle explore des thématiques profondes et complexes qui lient la maternité, l’identité, la construction d’une personnalité. Elle allie cette profondeur du propos à une maîtrise parfaite de la structure narrative, au point qu’on est comme emporté, plongé dans l’histoire qu’elle nous raconte, suivant avec beaucoup d’empathie la vie de Risten. Ce n’est qu’à la fin, quand toutes les pièces du puzzle sont enfin à leur place, que se révèle ce qu’on avait soupçonné : les subtilités, la justesse et l’importance des aspects symboliques du texte.

Très instructif concernant la culture same, le texte est bien loin d’une supposée douceur féerique. Il est au contraire brutalement ancré dans le réel. Sombre et beau, il laisse un sentiment de nostalgie et de vague à l’âme de devoir quitter ce personnage auquel on s’est véritablement attaché, ce monde et cette culture ancestrale qu’on a qu’entrevu et la nature sauvage, impétueuse, des êtres comme des lieux, qu’on a pris plaisir à découvrir.

Le paysage automnal insiste pour qu’on lui prête attention. Avec leurs troncs blancs et leurs branches noires, les bouleaux arctiques le long de cette route asphaltée qui semble conduire à la fin du monde lui souhaitent à leur tour la bienvenue, mais eux, surtout, un bon retour à la maison. Des buissons couleur rouille lui font bonjour dans le vent, en compagnie d’autres, rouge foncé, et de ceux qui ont abandonné la lutte pour qui sera le plus rouge : ils sont devenus jaunes. Kirsten a la gorge serrée, elle avait oublié la beauté de ces lieux. Pleure, lui chuchote-t-on de toutes parts, tu aurais du être là il y a deux semaines, quand les arbres brûlaient de concert avec les fourrés qui n’ont pas perdu leur splendeur d’automne.
Kristen ferme les yeux. C’est dur de rentrer chez soi quand ce foyer n’est plus le sien.

 

Couverture de La petite fille et le monde secret de Maren Uthaug paru chez Actes SudTraduit du danois par Jean-Baptiste Coursaud

Actes Sud

Paru en mars 2017 – 288 pages

 

 

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