Niviaq Korneliussen – Homo sapienne

Fia – Inuk – Arnaq – Ivik – Sara

5 personnages, 5 chansons, 5 voix (et voies) qui s’entrecroisent, qui agissent les unes sur les autres et qui construisent un récit puissant, émouvant, frénétique, sur la quête d’identité (d’identité sexuelle, mais pas seulement). C’est le premier roman de Niviaq Korneliussen et c’est une véritable secousse pour la littérature groenlandaise qui se répercute dans le monde entier tant sa portée est universelle. 

Les personnages du roman se trouvent à l’aube d’un changement profond, radical. Dans la vingtaine, habitant Nuuk (sauf Inuk qui écrit depuis le Danemark), ils s’étourdissent dans les fêtes, dans l’alcool, pour échapper à des tabous qui les rongent.

Tous se tiennent au bord d’un précipice, certains sont tétanisés par la peur, la haine de soi, d’autres engourdis par la dépression ou la mélancolie, mais le récit les voit évoluer, agissants. Ils luttent pour eux-mêmes, contre eux-mêmes, contre le silence qu’ils ont décidé de déchirer, contre la morale, contre la société, contre leurs démons.

J’avoue. C’est la première fois de ma vie que je sens quelque chose d’aussi fort. Je doute que je puisse m’échapper. Je suis en train d’atteindre la frontière et je suis terrifiée.

Cette question de l’action, de la faculté d’agir (ou de réagir) est très importante dans Homo sapienne. Au-delà des questions d’identité sexuelle, l’auteur affirme avec force la volonté de la jeunesse de ne pas rester passive face aux difficultés qu’ils rencontrent au Groenland. Elle se saisit des problèmes sociétaux comme l’alcoolisme, les abus sexuels, les comportements violents qui minent la société groenlandaise.

Rien n’est tout d’un bloc dans ce texte et à ce titre le personnage d’Arnaq est probablement le plus enferré des cinq. C’est elle qui porte un passé des plus lourds et qui peine le plus à s’en sortir, incapable de sortir justement de cet apitoiement, incapable de transformer la colère, qu’elle ne peut que retourner contre elle-même :

Honte. L’adolescent me tient à l’œil, demande, qu’est-ce qu’elle fait, tu crois qu’elle a perdu la tête ? L’autre se moque de moi, répond, cette pute, elle s’est fait baiser. Gêne. Mes pensées tombent à terre. Sont emportées par le vent. Disparaissent. Sans restes. Pilote automatique. Mon cerveau s’éteint. Le pilote automatique se met en route. La honte cesse. Le pilote automatique démarre. Le sentiment meurt. Mon corps marche.

Et plus loin

Oh, week-end de fête. Je fais de nouveau la fête. Oh, week-end infini. Week-ends qui se répètent. J’avance en cercles. Je reviens toujours.

Les personnages passent par des autocritiques nécessaires, douloureuses, une lutte extrêmement difficile contre l’auto-complaisance, contre le fatalisme. Et, à l’exception d’Arnaq, ils avancent, prennent leurs responsabilités, se battent pour leur destin et c’est ce qui rend ce texte cru, électrique et parfois enragé, si lumineux, universel.

Le récit, construit avec le plus grand soin par Niviaq Korneluissen, est multiple : polyphonique, multilingue, hybride. Il permet d’élaborer une très grande intensité dramatique et dresse habilement le portrait d’une jeunesse composite. Chaque chapitre porté à la fois par une chanson et par le point de vue d’un des personnages est écrit à la première personne et mêle différents discours (romanesque, journal intime, lettres, SMS, réseaux sociaux) et une grande variété de style, toujours extrêmement maîtrisés. Par exemple la logorrhée de Fia, qui ouvre le roman, capte d’emblée le lecteur avec une force saisissante.

Pleinement ancré dans notre époque le récit imbrique dans de profondes introspections l’omniprésence des interactions sociales d’une génération hyper-connectée. Ce qui accentue un peu plus à la fois l’impression de vivacité, d’immédiateté du récit et sa capacité à toucher toute une génération, de quelque pays qu’elle vienne.

Le multilinguisme du texte est également un élément remarquable du récit et la préface de Daniel Chartier en éclaire le sens. Écrit d’abord en groenlandais (Kalaallisut) la langue officielle du Groenland depuis 2009, mais également en danois, le roman utilise à de très nombreuses reprises l’anglais, qui a été laissé tel quel dans la traduction française. En effet, le choix de l’anglais est fondamental pour l’auteur et témoigne d’une volonté de prendre de la distance avec le Danemark et avec le statut de colonisé du peuple groenlandais. Choisir l’anglais c’est s’ouvrir au monde entier, se tourner vers d’autres horizons. A ce titre, la fuite d’Inuk au Danemark est extrêmement révélatrice. Incapable d’accepter ce qu’il est, il préfère tenter de se réfugier dans l’illusion et rejette avec force son pays :

Mais tu dois me croire maintenant. Tu dois me croire. Tu te trompes. Tu te trouves sur une île qui ne changera jamais. Tu te trouves sur une île sans rien autour. Tu te trouves sur une île sans possibilité de fuite. Tu te trouves sur la mauvaise île. Tu penses mal.

A travers le cheminement des cinq personnages, son regard lucide et la charge critique qu’elle porte sur la société, l’auteure célèbre la liberté. Liberté de choisir son identité, son foyer, son orientation sexuelle. Elle invite à l’acceptation, de soi et des autres.

Vous l’aurez compris, le roman de Niviaq Korneliussen est extrêmement riche de sens, très abouti tout en étant porté par une langue à la fois crue, ultramoderne et saisissante. Énergique, brutalement honnête, critique, mordant, on s’y plonge sans retenue, avec avidité. Mais c’est également et surtout un livre lumineux, émotionnellement très chargé et surtout plein d’espoir.

C’est une découverte magnifique et une auteur qui n’a pas finit de faire parler d’elle.

 

 

Homo Sapienne de Niviaq Korneliussen - La peuplade

 

Traduit du danois par Inès Jorgensen

Validation linguistique à partir du texte original groenlandais par Jean-Michel Huctin

Préface de Daniel Chartier

Éditions La peuplade

 

octobre 2017 – 232 pages

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