Pär Thörn – Le Chronométreur

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Le Chronométreur de Pär Thörn est un roman suédois.

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Le Chronométreur, titre original Tidsstudiemannen, est traduit du suédois par Julien Lapeyre de Cabanes et édité par Quidam.

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Le roman contient des sections courtes divisées en 91 numéros. Chaque section se lit en moyenne en 40 secondes. Le livre a donc une durée de lecture d’une heure et 40 secondes.

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Le personnage principal n’a pas de nom. Il est obsédé par les nombres, les durées, les comptes. L’homme compte tout. Mesure tout. Il aime tant cette activité qu’il trouve naturellement sa voie en lisant une annonce d’emploi dans un journal : il exercera le métier de chronométreur. Il intègre donc une usine où son travail consiste à tout mesurer, de la moindre petite action d’un ouvrier aux temps de pause moyens annuels des employés.

— La frontière entre travail et temps libre est impossible à fixer. Mais nous devons faire comme si l’un était le feu et l’autre l’eau, sinon ce sont le système des salaires, la division du travail et la fédération syndicale qui s’écroulent tous à la fois. Et si le système des salaires, la division du travail et la fédération syndicale s’écroulent tous à la fois, alors les bases de la société s’effondrent. Et si les bases de la société s’effondrent, alors nous nous retrouvons dans une situation semblable à celle qui précédait l’établissement du contrat social — mais en bien pire, car aujourd’hui ce ne sont plus d’arcs et d’épées dont nous disposons, mais de chars d’assaut, de mitrailleurs automatiques, de mines antipersonnel et de la bombe atomique.

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Le Chronométreur de Pär Thörn est un roman suédois qui joue sur la répétition. Un roman qui évoque l’ennui de son personnage, mêlé à sa fascination du travail bien fait, constant, précis. Chaque nouvelle action à mesurer, plus répétitive que la précédente, est perçue comme un défi. Le chronométreur passe son temps à surveiller les ouvriers, vérifie les temps, évalue, optimise, donne ses consignes. Utiliser tel outil dans un angle différent permet de visser tel produit nettement plus rapidement ; retirer une étape de lissage de tel produit ne change pas son aspect final mais économise 15 secondes à la chaîne de fabrication, soit 152.08 heures par an à l’échelle de 100 produits réalisés par jour. Mesure et optimisation apportent efficacité et profit.

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Le lecteur est invité à suivre les débuts de la carrière du chronométreur et son évolution. L’auteur reste discret sur la vie personnelle du personnage, même si l’on sent qu’il trouve un épanouissement à son chronométrage constant. Le lecteur est confronté à un meilleur des mondes de l’entreprise où l’employé accepte puis chérit sa place de maillon d’une immense chaîne productiviste. Cependant, plus le maillon est soudé, plus il se rouille : quel est l’avenir d’un humain parfaitement efficace, précis comme une machine, qui ne vit que pour son travail ? Quel est le sens de ce système réglé comme une horloge qui n’a d’autre finalité que d’atteindre la fin d’un cycle et recommencer, sans fin ?

Les ingénieurs veillent sur les processus.
Les administrateurs veillent sur les ingénieurs.
Les patrons veillent sur les administrateurs.
Le syndicat veille sur les patrons.
Les mouvements populaires veillent sur le syndicat.
Le peuple veille sur les mouvements populaires.
La police veille sur le peuple.
La nature veille sur les processus, les ingénieurs, les administrateurs, les patrons, le syndicat, les mouvements populaires, le peuple et la police.
Dieu veille sur la nature.
Et Dieu n’existe pas.

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Le Chronométreur de Pär Thörn est un roman absurde. Il extrapole une logique qui ne peut amener qu’à un non-sens. Un non-sens aussi drôle que terrible selon les pages. Drôle, parce qu’on ne peut s’empêcher de se moquer de ce personnage, de rire de ce qu’il évoque en nous-mêmes. Terrible, lorsque l’on réalise que Pär Thörn décrit à travers son roman tout ce que le monde moderne de l’entreprise s’emploie à construire pour nos vies. La répétitivité et la froideur du livre s’inscrivent en miroir des injonctions de productivité, de croissance, d’efficacité, de profit ou de réussite sociale qui submergent nos médias, nos discours politiques, nos parcours personnels et professionnels. Quand il cesse de nous divertir, Le Chronométreur nous renvoie avec force une terrible image qu’on tend à vouloir cacher.

Au milieu d’une opération importante, je ressens soudain une angoisse croissante. Je regarde mon chronomètre et je regarde l’homme que je chronomètre. Il bouge, il travaille. Je ne bouge pas plus que nécessaire, mais je chronomètre, je travaille et je ressens une très grande angoisse bien qu’en même temps je sois parfaitement placé en diagonale derrière lui.

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Le Chronométreur nous rappelle que nous ne sommes pas immortels. Il transpose avec brio l’adage selon lequel nous sommes une goutte d’eau dans l’océan, en nous dépeignant plutôt comme une goutte d’huile dans un engrenage, engrenage géant qui tourne sans fin. Derrière l’engrenage, les outils de Pär Thörn, sa maîtrise des mots et de la narration, rappellent l’Oulipo, rappellent Perec, rappellent Beckett ou Kafka.

— Pour introduire un peu de variation dans les étapes de travail, j’attribue des chiffres différents à différentes fonctions. […]
Je dis :
— Un, c’est pour Dieu.
— Deux, c’est pour l’amour.
— Trois, c’est pour l’ontologie.
— Quatre, c’est pour les mathématiques.
— Cinq, c’est pour le libre-arbitre.
— Six, c’est pour la famille.
— Sept, c’est pour la fédération étudiante.
— Huit, c’est pour la pêche.
— Neuf, c’est pour les réserves de chasse.
— Zéro, c’est pour la mort.

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Le Chronométreur nous rappelle que nous ne sommes pas immortels. On l’a déjà dit. Il questionne l’apparente impossible réconciliation de nos aspirations humaines avec un monde de productivité, de croissance, d’efficacité, de profit ou de réussite sociale. On l’a déjà dit. Mais on le répète. Le livre le répète. Sans cesse, mais pas sans fin, car il y a bien une fin, marquante, au bout des 91 sections. Sections qu’on dévore en 40 secondes chacune en moyenne. Pour une lecture frappante d’environ une heure et 40 secondes. On pose le livre, la vie continue. Tout reprend son cours habituel.

Mais on se sent forcément un peu secoué, pris d’une sensation étrange. Comme l’aiguille de cette horloge dont on est presque sûrs que, l’espace d’une seconde, elle a reculé. Puis est repartie.

Je me demande :
— Pourquoi est-ce donc toujours pareil ?
J’interprète le silence comme une sorte de réponse.

 

Couverture le Chronométreur de Pär Thörn paru chez Quidam éditeurTraduit du suédois par Julien Lapeyre de Cabanes

Quidam éditeur

paru en janvier 2017, 124 pages

 

 

 

SL

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