Per Petterson – Pas facile de voler les chevaux

Comment parler des liens tacites qui unissent un fils à son père ? Ces liens peuvent-ils résister au secret, aux non-dits, à l’abandon et au temps ? Telles sont les questions que soulève Per Petterson dans Pas facile de voler les chevaux (Ut og stjæle Hester en norvégien) un roman sur le souvenir, mais aussi sur ces moments déterminants qui construisent la personnalité d’un jeune homme, au point d’influencer le reste de sa vie.

Automne 1999. Trond, 67 ans, coule des jours tranquilles dans la petite maison qu’il vient de s’acheter dans le but de terminer sa vie, retiré du monde.

Vieille bicoque perdue dans la nature au bord d’un lac, la demeure manque de confort et demande quelques sérieux travaux, mais rien ne presse. Trond a le temps. Il n’attend plus rien de la vie, si ce n’est le calme et la solitude. Il faut dire qu’il a perdu sa femme trois années auparavant dans un accident de voiture, événement dramatique qui ne sera qu’à peine effleuré dans le récit, mais qu’il considère pourtant comme déterminant dans son changement radical de vie.

Un soir, alors qu’il décide d’aider son voisin, jusqu’ici à peine croisé, à chercher son chien, il se rend compte qu’il connait l’homme et il est brutalement ramené quelques 50 ans en arrière, à l’été 1948.

Les souvenirs de 1948 vont dès lors occuper une large place dans un récit qui oscille entre les deux temporalités avec une narration fondée sur l’analepse. Rien de révolutionnaire dans la forme, donc, mais cependant l’écriture à la fois limpide et très évocatrice de Per Petterson, ses très belles descriptions, sensibles, précises et minutieuses et enfin sa capacité à faire de son récit un puzzle que l’on se plaît à reformer en font une perle de roman. Par ailleurs, très conscient du caractère cinématographique utilisé pour la narration de son roman, Per Petterson en joue et s’amuse à distiller ça et là des références métatextuelles :

Et j’ai vu la boutique et le chêne s’éloigner, et le tournant a fini par masquer mon père. Comme dans un de ces films que nous avons tous vu, et dont la grande scène d’adieu change à jamais le destin du héros : à partir de là, sa vie prend une direction inattendue, parfois tragique, mais tous les spectateurs ont déjà deviné la suite.

Été 1948 donc. Venu d’Oslo en compagnie de son père, Trond a 15 ans et savoure les joies d’un été à la campagne. Il profite de journées entières passées dans la nature avec son ami Jon, entre chasse, jeux d’enfants et longues promenades. La nature, omniprésente, est un des thèmes fondateurs de ce roman. A l’origine enfant de la ville, la nature accompagne l’adolescent dans ses réflexions, elle est indissociable de son parcours initiatique et il gardera un lien très fort avec elle. C’est d’ailleurs un besoin de retour à la forêt qui le pousse à tout quitter au seuil de la vieillesse.

Un jour, alors que Jon lui propose de voler des chevaux, une série d’événements modifie l’équilibre de la vie de Trond. Il se décentre légèrement et tout son univers va dériver petit à petit vers la découverte de la véritable histoire de son propre père, son rôle pendant la guerre et ses liens avec sa famille.

Tout était comme d’habitude, rien ne distinguait cette nuit de n’importe quelle autre nuit. Mais le centre de gravité de ma vie avait changé, il s’était déplacé comme si un géant muet s’était balancé d’un pied sur l’autre à l’ombre de la colline. Je n’étais plus le même que la veille et je ne sais pas si ça me faisait de la peine.

Pendant cette escapade avec les chevaux, le comportement de son ami devient plus qu’étrange. Jon vit une véritable explosion de violence et Trond comprend que quelque chose de grave s’est produit. Il découvre plus tard l’ampleur du drame qui a eu lieu dans la famille de son ami. Un drame qui concerne directement Jon, qu’il ne reverra plus jamais, et son petit frère Lars, qui n’est autre que ce voisin croisé au détour de l’automne 1999, au beau milieu de la retraite de notre héros.

L’essentiel de la vie de Trond, de ce dont il se souvient et de ce qu’il consent à partager se situe donc en ces deux points précis, l’été 1948 et l’automne 1999. De ce qui s’est passé entre ces deux dates le lecteur ne saura rien, ou presque. Cependant, il pourra reconstruire pas à pas les événements qui ont fait de lui l’homme qu’il est devenu. Un homme au crépuscule de sa vie, qui semble ne tolérer que la présence de son chien et dont on comprend bientôt les fêlures profondes. Un homme qui, on le comprend à la fin du roman, fuit ses propres enfants, incapable de nouer des liens forts avec eux.

Les gens aiment bien qu’on leur raconte des choses avec modestie et sur le ton de la confidence, mais sans trop se livrer. Ainsi ils pensent vous connaître, mais ce n’est pas vrai. […] Ils se contentent de vous attribuer leurs propres sentiments et leurs propres pensées : avec leurs suppositions, ils reconstruisent une vie qui n’a pas grand-chose à voir avec la vôtre. Et vous êtes en sécurité.

A mesure qu’il se souvient, Trond commence à souffrir. Il s’inquiète pour l’hiver qui approche, il ne parvient que difficilement à dormir. La marche de la mémoire lui est nécessaire mais pénible. Car l’été 1948 est également le dernier été passé avec son père. Ce père dont il comprend qu’il ne savait finalement pas grand-chose et qui lui apparaît peu à peu dans toute sa complexité, dans toutes ses contradictions.

La psychanalyse aurait probablement beaucoup à dire de ces liens qui se délitent entre père et fils. Rivalité masculine et premiers émois amoureux accompagnent cette évolution d’un adolescent qui n’a plus rien d’un enfant, et pour qui la figure du père est lentement désacralisée.

« On va voler les chevaux » l’expression innocente dans la bouche du fils qui parle simplement d’emprunter les chevaux, lourde de sens pour le père et qui donne son titre au roman, dit la complexité pour un adolescent d’échanger librement avec son père quand une grande partie de la vie de ce dernier lui est occultée. Et quand le voile finalement se lève, que reste-t-il à dire ? Peut-on seulement l’exprimer ?

Ce n’était pas seulement la différence entre le froid et le chaud, entre la lumière et l’obscurité, entre le mauve et le gris ; c’était une différence dans ma façon d’avoir peur et d’être heureux.

Per Petterson évoque cet épineux passage à l’âge adulte avec une très grande délicatesse et beaucoup de retenue. Il faut savoir lire entre les lignes, comprendre les silences et s’aider des très nombreux éléments symboliques qui accompagnent le récit pour parvenir à saisir la relation qui unit Trond à son père et les conséquences qui en ont découlé sans sa vie d’adulte.

L’auteur offre là un roman mélancolique et contemplatif, à l’écriture lumineuse, et qui se révèle plus complexe et plus profond qu’en apparence.

 

Per Petteron - Pas facile de voler les chevaux, couverture - Gallimard couverture brochéTraduit du norvégien par Terje Sinding

Gallimard

Paru en août 2006 – 256 pages

 

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