Stig Dagerman – Notre besoin de consolation est impossible à rassasier

Vårt behov av tröst är omättligt, en suédois.

Paru à l’origine en 1952, le texte de Dagerman est publié en 1955, à titre posthume donc. Il fait partie d’un recueil intitulé Dikter och dagbok (Poésies et Journal intime) de l’éditeur et critique littéraire Olof Lagercrantz.

Le texte, traduit en français et isolé du reste du recueil est donc une spécificité de l’édition française voulue par Actes Sud. il parait en 1981.

Né en 1923 à Älvkarleby,  Stig Halvard Jansson de son vrai nom est abandonné très jeune par sa mère. Elle le laisse à ses grands-parents qui l’élèvent dès son plus jeune âge. Cet abandon et , 15 années plus tard, l’assassinat de ses grands-parents par un déséquilibré marquent profondément son caractère et l’ensemble de son œuvre :

Le thème de l’angoisse -auquel répondent et s’alimentent ceux de la peur, de la solitude, de la culpabilité, de la mort-, Dagerman en a fait son moteur exclusif pour nourrir sa fibre créatrice. [i]

Considéré comme la conscience d’une génération et décrit comme « anarcho-syndicaliste »,  romancier, dramaturge, journaliste, Dagerman est l’un des écrivains suédois le plus important des années 40.

La société Dagerman a créé en 1996 le prix Dargerman, l’un des plus prestigieux de Suède. Il récompense les auteurs qui contribuent à promouvoir une parole libre et une compréhension interculturelle. Parmi les grands noms on peut citer Le Clézio qui a remporté en 2008 à la fois le prix Dagerman et le prix Nobel.

L’œuvre…

Journaliste engagé, il  commence à écrire à l’âge de 21 ans. Son premier roman, Le Serpent, paru en 1945 montre dès le début sa prédilection pour le thème de l’angoisse et de l’absurde. Deux serpents sèment la terreur dans un Ses voyages en Europe, pour des reportages, notamment en Allemagne en 1946 et en France en 48, lui ont inspirés des textes qui naviguent entre critique sociale et littérature.

L’Enfant brûlé, roman paru en 1948 est probablement en France, avec Notre consolation,  l’œuvre la plus connue de Dagerman. Le roman raconte dans un style pointu, poétique mais parfois froid, et terriblement précis, l’histoire de Bengt, qui venant tout juste d’enterrer sa mère se rend compte qu’il nourri des sentiments pour Gun, la maîtresse de son père. La relation avec la mère est décortiquée par Dagerman. Le personnage l’idéalise au moment de sa mort pour nourrir, à mesure que le souvenir s’estompe, une haine de plus en plus tenace contre elle et les autres, haine et désillusion qui le mènent sur la voie du suicide.

Pendant sa courte carrière, il produit de nombreux textes : romans, articles, mais aussi pièces de théâtre parmi lesquelles  Le jeu de la vérité, qui est en quelque sorte en dramatisation de l’Enfant Brûlé.

Oscillant grâce à une écriture précise, dépouillée entre critique sociale féroce et humour caustique et grinçant, Dagerman est devenu l’un des écrivains nordique les plus connus en France. Karin Dahl en a fait le sujet de sa thèse : La réception de l’œuvre de Dagerman en France. La consécration d’un auteur étranger, parue aux éditions Harmattan en 2010.

C’est l’une des grandes études à lire, avec bien sûr la biographie d’Uebershalg : Stig Dagerman ou l’innocence préservée (parue en 1996), pour tous ceux qui voudraient approfondir leur connaissance de cet auteur fascinant.

… Puis le silence

En 1949, cinq ans après ses premières publications, Stig Dagerman a moins de 30 lorsqu’il cesse brutalement d’écrire.

Comme Rimbaud avant lui, et auquel il est parfois comparé, après une œuvre dense, considérée comme l’une des plus importante de son époque, le silence l’entoure.

Il est pris au piège de son propre talent qu’il craint de trahir, dit-il dans Notre consolation. Accaparé par sa vie sentimentale (il quitte sa première femme en 1950 et a fait la connaissance d’Anita Björk avec qui il se remarie en 1953), il demeure figé par la peur de décevoir, d’avoir perdu l’étincelle qui a fait de lui un si brillant auteur.

La dépression accompagne ce silence et Dagerman, qui se voit entouré par la mort, ne peut trouver de consolation nulle part, même plus dans l’écriture. La tentation du suicide se fait de plus en plus grande.

Entre les deux un texte : Notre besoin de consolation est impossible à rassasier

C’est en 1952 qu’il écrit dans une revue les quelques pages qui constituent Notre consolation. Ce texte, qui n’est pas vraiment un essai et qui a été perçu a posteriori comme une forme de testament est sans contexte une œuvre immense, à la densité et la grandeur admirables.

Profondément ambivalent, à la fois intime et universel, il côtoie les peurs les plus sombres et l’espoir le plus lumineux.

C’est un texte à la lucidité éclatante et absolument bouleversante. La lutte de quelqu’un qui bascule entre deux états : rongé par la dépression et parcouru par des transports qui lui procurent un véritable état de grâce.

La recherche de la consolation

Dagerman commence son texte par déclarer que n’étant lié à aucune religion, croyance ou philosophie particulière, la conscience profonde de l’absurdité de l’existence humaine fait qu’il ne peut être heureux. C’est pourquoi il est à la recherche de consolation.

Cependant, il distingue les vraies consolations des fausses, celles qu’on cherche, qu’on « chasse » et celles qui viennent à nous, celles qui nous réchauffent et celles qui nous trompent. L’idée d’être devenu l’esclave de son talent, ce qui l’empêche d’écrire, est  associée à une profonde dépression :

Mais la dépression est une poupée russe et, dans la dernière poupée, se trouvent un couteau, une lame de rasoir, un poison, une eau profonde et un saut dans un grand trou. Je finis par devenir l’esclave de tous ces instruments de mort. Ils me suivent comme des chiens, à moins que le chien ce ne soit moi. Et il me semble comprendre que le suicide est la seule preuve de la liberté humaine.

Cette dépression vient en partie de son histoire personnelle, mais également d’un impuissance à combattre les travers, les injustices, les drames sociaux qu’il observe dans la société suédoise et l’Europe. Profondément idéaliste, il sera tout aussi profondément déçu :

Je peux m’apercevoir que cette terre est une fosse commune dans laquelle le roi Salomon, Ophélie et Himmler reposent côte à côte. Je peux en conclure que le bourreau et la malheureuse jouissent de la même mort que le sage, et que la mort peut nous faire l’effet d’une consolation pour une vie manquée.

Le miracle

Pourtant, et c’est là toute la beauté du texte de Dagerman, l’étincelle survient, ce qu’il appelle « le miracle » l’idée que l’être humain est en lui-même totalement libre, souverain. Une « unité autonome » qui peut se dégager de la masse, concevoir l’existence autrement que par le prisme du temps ou de la réussite :

En quoi consiste ce miracle ? Tout simplement dans la découverte soudaine que personne, aucune puissance, aucun être humain, n’a le droit d’énoncer envers moi des exigences telles que mon désir de vivre et vienne à s’étioler. Car si ce désir n’existe pas, qu’est-ce qui peut alors exister ?[…]

Je soulève donc de mes épaules le fardeau du temps et, par la même occasion, celui des performances que l’on exige de moi. Ma vie n’est pas quelque chose que l’on doive mesurer.

Cette magnifique liberté, qu’il ressent face à l’éternité de la mer, des éléments de la nature, éclaire le texte d’une lumière presque aveuglante, d’un espoir qui gonfle la poitrine et qui réconcilie.

Mais, pour son malheur, Dagerman possède une profonde lucidité. Il sait que cette liberté est mise à mal par une société qui broie les humains, il l’a compris :

C’est la liberté qui vient de la capacité de posséder son propre élément. Le poisson possède le sien, de même que l’oiseau et l’animal terrestre. Thoreau avait encore la forêt de Walden – mais où est maintenant la forêt où l’être humain puisse prouver qu’il est possible de vivre en liberté, en dehors des formes figées de la société ? Je suis obligé de répondre : nulle par […] Le monde est donc plus fort que moi.

Dagerman se suicide dans son garage, le 3 Novembre 1954, à l’âge de 31 ans et la lecture de l’une des dernières phrases de Notre consolation est éclairée d’une lumière froide qui serre la gorge :

Mais ma puissance ne connaîtra plus de bornes le jour où je n’aurai plus que mon silence pour défendre mon inviolabilité, car aucune hache ne peut avoir de prise sur le silence vivant.

Stig Dagerman - Notre besoin de consolation est impossible à rassasier chez Actes Sud

 

Traduit du suédois par Philippe Bouquet
Actes Sud Littérature
Hors collection

Septembre 1981, 24 pages.
[i]  Philippe Savary, le Matricule des Anges n° 019 – http://www.lmda.net/din/tit_lmda.php?Id=4456

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