Tarjei Vesaas – Le palais de glace

Après la très belle édition de Cambourakis, Babel de propose Le palais de glace de Tarjei Vesaas (en février 2016) en poche. L’occasion était donc trop belle d’évoquer cet immense classique de la littérature norvégienne.

Une rencontre comme une évidence

Unn et Siss, deux fillettes de 11 ans, se rencontrent pour la première fois sur les bancs de l’école. Unn, récemment orpheline de mère (père absent, un fantôme, à peine une photo effacée par le temps) est envoyée vivre chez sa tante, dans le village de Siss.

L’arrivée de la nouvelle intrigue l’ensemble de la classe mais Siss est plus qu’intriguée. Siss est fascinée. Et la fascination est réciproque. Unn la timide, la discrète et Siss la meneuse sont irrésistiblement attirées l’une par l’autre.

Les fillettes vivent une étrange soirée, au cours de laquelle des promesses sans mots sont scellées, où l’amitié naissante peut enfin éclore, avec une force et une évidence aussi inexplicables que fracassantes. Le lendemain, dans la froideur de l’hiver qui s’annonce, Unn disparaît.

Partie visiter le terrible et magnifique palais de glace, dont tout le monde parle en classe, cette majestueuse forteresse née d’une cascade glacée, Unn s’évapore.

Le récit avance sans cesse sur un fil ténu, sans rien dévoiler de ses secrets, en accompagnant le lecteur dans un voyage étrange, où la tension affleure sans exploser, où les noirceurs sont suggérées, formidablement esquissées.

La battue se déploie sous les premières neiges, puis les questions. Trop de questions. L’hiver s’installe sur ce silence et Siss va devoir vivre avec le trou béant laissé par son amie, cette absence incompréhensible, terrible.

 

L’hiver de Siss

Que peut une petite fille de 11 ans face au cataclysme ? Comment se protéger des questions des adultes quand on n’a pas les mots ?

Le palais de glace raconte l’hiver de Siss après la disparition de son amie. Un hiver interminable et froid au cours duquel elle va être envahie de sensations qu’elle ne comprend pas, qu’elle ne peut nommer. Un « je ne sais quoi » qui la terrorise et qui la pétrifie :

Elle se sentait vide et étrange dans sa tête. Bien que le chemin pour rentrer à la maison soit tout simple, elle n’avait pas le choix : elle devait participer à la battue. Elle reprit son errance à l’aveuglette, sans s’éloigner des lampes, au creux de l’obscurité qui la dissimulait au monde.

Cette errance commencée au plus fort de la tempête, au moment de la battue pour retrouver Unn durera tout l’hiver et Siss restera prostrée dans cet à-côté, loin du monde des adultes, qu’elle pense incapables de comprendre. Loin de ses camarades, enchaînée à une promesse.

Mettre des mots sur ces moments qui échappent à toute logique, créer à partir de cette sensation d’incompréhension sans jamais frustrer le lecteur est un tour de force admirable.

 

La voix de la glace

Le roman de Tarjei Vesaas est empli d’une poésie contemplative face à une nature puissante et omniprésente. Pendant ce long hiver habité par la stupeur puis la résignation face à la disparition d’Unn, la glace recouvre tout, enseveli tout. Mais sa voix se fait entendre. Elle craque, elle murmure, elle est vivante :

Un craquement dans la glace, quelque part. Des écoulements continus sur les étendues gelées, qui semblaient disparaître ensuite dans un trou. La glace qui s’épaississait jouait à creuser des failles sur des distances infinies

Ainsi est décrite la nature dans le récit : terrible et belle, impartiale, immuable. Ce lyrisme qui affleure l’ensemble du récit l’habille tantôt de ténèbres tantôt de lumières et en fait le sublime.

Le personnage en arrière-plan, le cœur du roman, c’est ce palais de glace, dont les descriptions sont magistrales, oniriques, en font un lieu de conte de fées, envoûtant, merveilleux.

Le palais de glace est un roman qui embrasse l’indicible dans une étreinte profonde et lumineuse. Une œuvre sur la perte, le manque et leurs douleurs silencieuses mais aussi sur le renouveau, l’acceptation. Un roman précieux d’une intensité rare et d’une beauté touchante qu’on quitte infiniment ému et grandi.

 

Le Palais de Glace de Tarjei Vesaas couverture de l'édition poche de Babel-Actes Sud

 

Traduit du nynorsk par Jean-Baptiste Coursaud
Babel – Actes Sud
Paru en février 2016 – 224 pages

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