Tarjei Vesaas – L’incendie

D’un pas mal assuré, Jon sortit de la maison.
Ça avait sonné. Il n’en savait pas davantage. Longtemps, il avait senti que ça sonnerait un jour. Mais tout de même, c’était brutal et inattendu.
D’un pas mal assuré, sortit de la maison.

D’un mouvement mal assuré, le lecteur tourne les pages. Entame un voyage.

Voyage au cœur du livre, dans les deux sens.

Au cœur du livre et ses profondeurs, dans le sens de ce livre, L’incendie (titre original Brannen en néo-norvégien), de Tarjei Vesaas.
Au cœur du livre et sa profondeur, dans le sens de l’ouvrage écrit, d’œuvre de l’esprit, un voyage révélateur qui questionne le sens des mots.

Dans les deux sens, parce que L’incendie est un aller et un retour, d’abord dans son voyage. « Jon sortit de la maison. » Il en sort à tel point qu’il sort même du texte, quatre phrases plus tard : « sortit de la maison. »

Ici, Jon est autant un personnage qu’un mot, vecteur d’aventure fictionnelle et sujet d’une grammaire poétique.
On peut se demander qui est donc réellement ce Jon.
Il apparaît dans le roman comme un nouveau venu, venu chercher du travail. Il habite dans une chambre avec un téléphone. Il évoque brièvement sa mère, puis une femme, Marit, qui l’a quitté. Et c’est tout ce qu’on saura de lui.

La suite, c’est un coup de téléphone, qui l’atteint terriblement :

Au même instant, le téléphone retentit.
Jon sursauta sur sa chaise. C’était un son qui vous transperçait jusqu’aux moelles.
Qu’ils téléphonent tant qu’ils veulent, je laisse sonner.
Si tu ne réponds pas, tu en seras marqué pour toute ta vie.
Il prit le téléphone et dit à voix basse :
Allô !
À l’autre bout, on dit, d’une voix comme étouffée par la fumée :
Ça vient de chez moi !
Puis il y eut un déclic et l’on coupa. Ou bien la voix fut étouffée par la fumée.

À partir de là, une mécanique s’enclenche qui ne cessera qu’à la dernière page. Jon va voyager d’histoire en histoire. De coup de fil en rencontre. De rêve en rêve. Sans jamais vraiment comprendre. Sans comprendre le sens réel de tout ça, mais surtout, sans s’arrêter.

Dites-moi ce que j’aurais pu faire ? Cette obscurité sous les arbres, volatilisée par les grosses rondelles de bois, au milieu du chagrin, de la faute et du feu. Et avec cette sauvagerie cachée sous roche.

Car au fond, qu’est-ce que la littérature ? Si c’est une œuvre de l’esprit, celle de L’incendie y est au plus près. Elle sonde comme rarement les abîmes de l’être humain. Les parcoure à bout de barque. Sa poésie, ses rêveries, mais aussi ce mal humain. D’apparence obscure, succession de rêves intangibles, la vérité s’éclaire à la lueur de l’incendie :

Il y avait comme un incendie, là-bas. Il le voyait. Qu’est-ce que tu sais de ça ? avait demandé l’homme. Qu’est-ce que tu sais, toi, de tout ce qu’il y a de mal, aurait-il pu dire.

Les lieux et les rencontres se suivent au fil des pages. Parfois on s’enfonce dans des drames cachés sous roche, parfois on s’élève.

– Il te reste à apprendre, dit-elle, qu’on a presque toujours à souffrir de choses qu’on n’aime pas, et qu’on n’a pas souhaitées, et dont on ne défait pas.

L’incendie est un aller-retour, parce qu’une fois parcouru on y revient. Il nous hante, à la manière de l’incendie qui traverse Jon. Il est aussi insaisissable que l’homme, aussi secret que son cœur, aussi fascinant que son esprit.

À l’issue de la lecture, seule certitude : il faut avoir lu L’incendie. Le vivre. Sentir les mots maniés de main de maître, comme des flammes, qui embrasent l’âme et laissent une odeur de fumée.

On ne saura pas plus qui est Jon. Ni d’où vient ce feu qui nous consume. Mais on aura approché de près la chaleur.
Un voyage insensé. En nous. Dont Vesaas seul a le secret.

Je suis sorti de la maison… quand était-ce ? C’était un après-midi, c’est tout.

 

L'incendie - Tarjei Vesaas
L’incendie
de Tarjei Vesaas

Traduit du néo-norvégien (nynorsk) par Régis Boyer

La Barque en coédition avec L’Œil d’Or

paru en 2012, 240 pages

 

SL

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