Tarjei Vesaas – Nuit de printemps

Nuit de printemps, récit de deux naissances

Cela ne pouvait arriver que par accident. C’est un carambolage. Un déluge d’événements qui bouleversent l’existence du jeune Hallstein, quatorze ans. Et entament son monde, en sursis, toujours sublimé par ces petits mythes du quotidien qui peuplent l’enfance.

Les coups de boutoir se multiplient. La peinture craque.

Sa sœur, Sissel, va-t-elle enfin repousser Tore, ce voisin amoureux et pressé ? Jusqu’à quand les deux tourtereaux vont-ils jouer ce jeu de dupes ? Mais, surtout, Tore va-t-il lui « voler » sa meilleure amie ?

Tant qu’elle accepte d’aller voir les limaces sous la pluie, l’enfance est sauve, pense Hallstein. Sa naïveté ne l’aveugle pas totalement pour autant. Il commence à voir. Qu’à « la limite du printemps et de l’été », il y a une frontière, sur laquelle il se tient, en équilibre.

Hallstein peut toujours se réfugier dans le monde lumineux. Vers ces rivages de l’imaginaire. Aller se confier auprès de son idéalisée Gudrun, réincarnation fantasmée d’une figure de confiance, d’abandon et d’absolution.

Mais à l’image de Gudrun succède aussi celle, plus fraîche et plus ambiguë, de ce serpent dissimulé sous les feuillages – figure ambivalente, à la fois source d’angoisse et d’un étrange désir.

Un changement s’opère dans le réel. L’ambivalence des sentiments vient morceler le décor idéal de l’enfance, laissant Hallstein apercevoir les profondeurs d’un monde nouveau, inconnu ; au-delà des limites du foyer, ce havre de paix tranquille, provisoirement laissé à l’abandon, un soir, par des parents absents.

Cet univers dans lequel entre l’adolescent en pleine mue l’inquiète autant qu’il l’exalte. Comme l’attire irrésistiblement ce tourbillon de catastrophes qui rompt la tranquillité de cette nuit de printemps. Jubilation, peur, désirs, censures, silences : le cocktail d’émotions et de sensations gomme presque la catastrophe souterraine. Presque.

Hallstein a l’esprit vif et pressent que derrière ce shoot d’adrénaline, que représente l’arrivée d’un groupe d’étrangers dans sa maison, un tremblement de terre invisible secoue ses fondations. Et ce séisme balaie ses certitudes, ses représentations. A la manière du Demiand’Hermann Hesse, Tarjei Vesaas chronique ici l’entrée dans le contraste de l’adolescence. L’abdication d’un monde de chaleur et de lumière pour un monde en demi-teinte où apparaît, avec la notion du danger, la dualité des êtres et des choses.

Un groupe débarque dans la maison familiale et contrarie donc ce projet de soirée paisible et libre si cher à Hallstein. Les aspirations de ces étrangers semblent démesurées, incompréhensibles. Leurs conflits, la férocité de leurs désirs contrariés, envahissent le foyer.

Une irruption aux conséquences irréversibles

Pourquoi tel couple se déchire ? Les sentiments d’un mari envers sa femme sont parfois ambivalents. Les familles se décomposent et se recomposent au gré des soubresauts de leur vie intime. Un père peut être gentil et odieux en même temps. Une mère peut faillir, se sentir mourir, engloutie par ses angoisses et sa rancœur. Autant de réalités ignorées qui viennent comme un ressac travailler la conscience d’Hallstein.

Cet effondrement des valeurs de la structure familiale sera-t-il sauvé par l’arrivée miraculeuse d’un bébé ? Peut-être. Mais cette arrivée se fera, de toute façon, par accident. Dans l’agitation et le bruit, incarné par le père – ce flot à paroles assourdissant qui mugit à contre-courant du silence de la campagne.

L’émoi témoigne aussi de la mue. Dans le groupe d’étrangers, la jeune Gudrun – qui porte le même nom que l’ami imaginaire du garçon – éveille chez Hallstein un manque inédit, un remous incompréhensible. L’univocité, l’innocence et la gratuité de l’amitié, dernier rempart, et le plus sacré, ne peuvent résister à cette force qui va et que rien n’arrête : la prise de conscience de soi et de ses propres désirs. L’affirmation de l’attente et le désir du retour.

Nuit de printemps fait le récit de deux naissances accidentelles qui se télescopent. La première se matérialise par l’accouchement de l’une des « invitées surprises » ; l’autre, symbolique, se passe dans un mélange de douleur et de jubilation, à la faveur d’une nuit aux couleurs de fin du monde. Ce qui frappe, c’est la brutalité du processus. Le miracle de la naissance est immédiatement marqué par les hostilités de la vie et l’empressement qui l’anime.

Tarjei Vesaas rend parfaitement une mise en scène quasi théâtrale dans un drame où l’urgence tient un rôle central.

Nuit de printemps est un livre de la fuite impossible. Seul le temps continue de s’échapper dans ce huis clos en trompe l’œil. Sur une scène imaginée on assiste à une lutte fondamentale : celle de l’individu à la recherche de sa place dans un monde où tout ce que l’on croyait immuable vient d’être renversé.

Nuit de Printemps de Tarjei Vesaas aux éditions CambourakisÉditions Cambourakis

Traduit du néo-norvégien par Jean-Baptiste Coursaud

septembre 2015 – 208 pages

 

 

 

Benjamin

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