Tomas Espedal – Marcher, ou l’art de mener une vie déréglée et poétique

Marcher, ou l’art de mener une vie déréglée et poétique est l’un des cinq ouvrages de Tomas Espedal traduit du norvégien vers le français. Il en a écrit 13 en tout, parus en Norvège, et c’est l’éditeur Actes Sud via la collection Lettres Scandinaves qui nous fait découvrir en 2012 cet auteur atypique.

Tomas Espedal est un ancien boxeur qui s’est lancé dans la littérature et dont les écrits frôlent très souvent, voire embrassent totalement, le genre autobiographique. Pressenti plusieurs fois pour le Grand prix de littérature du Conseil nordique, notamment pour Marcher, l’écrivain est désormais reconnu comme un grand nom de la scène littéraire norvégienne.

La tentation de Marcher

Il y a des livres dont le titre ou le choix éditorial de la couverture interpellent  et qui, sur le rayon d’une librairie, attirent immédiatement l’attention. On les observe de loin, on leur tourne autour, puis on s’en saisit pour parcourir le résumé du quatrième de couverture. Les plus sceptiques (ou les plus prudents) iront probablement jusqu’à feuilleter quelques pages au hasard, pour se convaincre, ou pour donner un semblant de rationnel à une décision qui est déjà prise. Parce que, pour ces livres, on a un coup de foudre, et on sait qu’on repartira avec et qu’ils prendront, de manière totalement arbitraire, la première place dans une pile qui s’allonge.

Marcher (ou l’art de mener une vie déréglée et poétique). Comment ne pas céder à un tel programme ? Comment retenir la curiosité qui pousse à faire le premier pas d’un tel voyage ?

Tomas est un écrivain qui a cédé au besoin de marcher. Un jour, assommé par une vie qu’il subit, qui lui semble vide de sens et pleine de tristesse, il comprend qu’il est pris au piège d’une relation qui ne fonctionne pas. C’est alors qu’il décide de passer le pas de sa porte et de partir marcher :

J’attends un changement, non, j’attends une transformation, quelque chose d’entièrement nouveau, une nouvelle vie ? J’attends quoi ? Cela commence aujourd’hui, la nouvelle vie, les nouvelles possibilités, il suffit de se lever, de se redresser, de secouer le sable et les rêves, d’enfiler son complet, d’endosser son sac et de s’en aller sur la piste ouverte.

Tomas quitte donc maison et compagne et part pour un voyage de plusieurs mois, une fugue lente et vagabonde. Son voyage se peuple d’ailleurs d’illustres vagabonds. Accompagné par Thoreau, Rousseau, Witman, Dylan Thomas, Höderlin, Kierkegaard, Stephen Graham, Dorothy Wordsworth, Rimbaud et encore beaucoup d’autres, il explore les bienfaits du vagabondage :

De tout temps, il y a eu des vagabonds. Mais aujourd’hui c’est un métier en voie de disparition. En tout cas dans un Etat-providence comme la Norvège. Et tu te dis : quelqu’un doit défendre ce métier. Quelqu’un doit se charger de cette responsabilité. Quelqu’un doit préserver cette liberté, cette fierté, réhabiliter ce travail, cette dignité ; oui, tu veux être promeneur.

C’est en analysant ces nombreux artistes, écrivains, poètes ou philosophes, tous de grands marcheurs qui ont fait de la promenade un art de vivre, que Tomas réfléchit à l’acte de marcher et à ses propres raisons qui le poussent irrésistiblement sur la route.

Marcher : un acte de rébellion

Oui, pourquoi marcher quand on peut naviguer ? Pourquoi marcher quand on peut se déplacer en voiture ou en avion ? Pourquoi cette lenteur, cette solitude, tous ces efforts, tous ces désagréments, pourquoi cette révolte imperceptible, cette protestation inaudible, cette tentative de faire quelque chose de différent et de compliqué ?

La question du choix de la marche se pose évidemment, et bien plus encore dans notre société, à notre époque, qu’au siècle dernier. Tomas donne plusieurs explications selon les auteurs qu’il invoque.

Marcher est  un retour vers soi. La lenteur contemplative permet au poète une connexion avec le monde qui l’entoure, avec son propre corps qu’il découvre dans l’effort, avec la nature au sein de laquelle il évolue. Les pensées se déroulent au fil du chemin, l’esprit s’aère et se fait neuf, libéré des commodités matérielles qui l’anesthésient : « On pense mieux en marchant ».

Tomas Espedal

© Øystein Vidnes

Pour Tomas, la marche est surtout un remède. Remède à la gueule de bois. Remède aux frustrations d’une vie qu’il contemple de loin, comme s’il en était juste témoin. Tomas ne rentre pas dans une case. Il a essayé. Il a voulu, en vain, se conformer à un monde dont il reste à la marge. Marcher devient pour lui un acte de rébellion, de résistance. Le choix conscient et affirmé de la lenteur et de la difficulté dans un pays où on va trop vite, où tout est confortable.

Marcher pour lui c’est résister à une torpeur, à un engourdissement douillet, à une vie superficielle :

Et c’est encore pire quand on ouvre la porte d’une de ces maisons et qu’on l’on découvre un chez-soi dont la seule caractéristique est de ressembler à n’importe quel autre chez-soi […] toute cette lumière artificielle, cette chaleur désagréable, toutes ces pièces superflues, ces meubles mortifères, cet intérieur tiède qui nous dit que le travail que nous effectuons ne sert à rien, que l’argent que nous gagnons est mal dépensé, que nos vies sont sans intérêt.

C’est avec l’acuité du poète qu’il contemple un monde dans lequel l’humain se replie sur lui-même, se déconnecte de la nature, s’oublie dans le confort et se noie dans ses propres possessions. Durant son voyage, après avoir rencontré une sorte de poète ermite et montagnard, après avoir connu la douleur, la brutalité de la marche, la fatigue, le froid, la faim, il observe les bateaux amarrés dans une marina. Des « maison flottantes » utilisées par les vacanciers. Et Tomas constate :

On s’élève au-dessus des autres, on s’isole de la nature, on se barricade contre l’inconnu et le dissemblable, on triomphe du voyage, on s’achète une absence de désagréments et de problèmes : tout ce qui pourrait nous faire vivre quelque chose d’imprévu. En somme, on investi son argent dans une toute nouvelle forme de bêtise. La bêtise de la nouvelle richesse. La bêtise des chalets et des maisons démesurés. La bêtise des voitures trop nombreuses. Combien de voitures faut-il à un homme ? Combien de pièces faut-il à une maison ? Combien de toilettes faut-il à un capitaliste ? Quelle quantité de bêtise peut supporter une société ? La bêtise de l’argent facile. La bêtise de la consommation. La bêtise de la cupidité. La bêtise de la nouvelle richesse.

L’écriture d’Espedal, est une matière mouvante. Tantôt drôle et surprenante, elle se fait légère et le romancier s’amuse avec les mots. Tantôt blessante et froide, comme une lumière trop forte, elle révèle brutalement la laideur et l’absurdité des hommes.

C’est ça la littérature, l’écriture aboutit à quelque chose qui n’est pas ce que nous voulions, un beau monstre, comme le Frankenstein de Mary Shelley, quelque chose que nous étions incapables de prédire.

Marcher fait se côtoyer deux mondes. D’un côté celui des écrivains marcheurs, fait de réflexions, d’observations et de pensée. Un monde où la solitude est recherchée. De l’autre celui de notre société : gras, absurde, inutile et voué à l’échec. Un monde tourné vers lui-même où l’homme vit dans une solitude imposée.

Sculptures de Giacometti

© Pietro Motta

Découvrir l’autre

Le livre d’Espedal est peuplé d’humains, connus ou anonymes. Car la marche de Tomas n’est pas uniquement solitaire. De la Norvège à la France, de la Grèce à la Turquie, il part à la rencontre de l’autre.

L’autre c’est l’écrivain, le poète, l’artiste, dont le souvenir ou les textes, dont les idées ou les histoires sont rapportés sous forme d’essai. Le voyage à Paris, par exemple, est indissociable de l’œuvre et de la vie de Giacometti.

L’autre c’est également celui qu’on rencontre sur le chemin ou celui qui accompagne. Dans la seconde partie du livre, Tomas raconte son voyage en Grèce et en Turquie, accompagné de son ami Narve avec lequel il lui arrive de partir marcher.

L’autre, pour citer Rimbaud, c’est également celui qui se cache au fond de soi, et qu’on peut apprendre à connaître et à apprivoiser si on se donne le temps d’un voyage à pied, si on accepte l’effort d’une longue marche…

Marcher… puis rentrer

Et puis vient le moment de rentrer. L’appel du retour se fait plus pressant et le périple touche à sa fin. L’écrivain peut enfin s’attabler et se préparer à un voyage d’un autre genre.

Il y a bien des façons de voyager, il y a bien des façons de rester à la maison ; nous parcourons les époques et la géographie, les livres et les récits, nous faisons de longs et courts trajets dans l’imagination et les souvenirs, en suivant la carte ou en nous aventurant en terrain inconnu ; nous pouvons voyager dans notre propre salon. Nous pouvons nous asseoir dans le premier fauteuil venu, derrière le bureau près de la fenêtre, et commencer à écrire.

La promenade littéraire dans laquelle nous entraîne Tomas Espedal n’est pas un long fleuve tranquille. Elle se mérite. Elle est dure, elle est belle.

On prend le livre, on s’en imprègne, on le repose, on le reprend. Mais on est finalement terriblement tenté par l’envie de l’emporter, et de partir marcher.

 

 

Traduit du norvégien par Terje Sinding
Actes Sud Littératures
coll. Lettres scandinaves
Paru en 2012 – 256 pages.

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